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Jón Leifs, le créateur solitaire

Considéré comme l’un des principaux compositeurs islandais de son époque, est fortement influencé par la géographie, l’histoire et les légendes de son pays. Il en tire une musique tout à fait singulière.

Le cadre naturel exceptionnel de l’Islande, pays de glace et de feu, avec ses tremblements de terre, ses côtes déchiquetées, ses terres marquées par l’érosion, son isolement imposé par les éléments fougueux et véhéments ont façonné les paysages et les hommes depuis des siècles. Avant l’arrivée des compositions de Leifs, la vie musicale islandaise était marquée par une faible institutionnalisation et une activité très modeste des rares compositeurs en exercice.

Il élabore une musique marquée par la géologie du territoire, une musique que l’on pourrait qualifier de minérale, tellurique, enrichie par le folklore du pays. Globalement, sa création est principalement tonale et semble largement redevable des reliefs islandais, avec de puissants accords violents mais également des pages plus douces, voire pastorales et suspendues. L’ensemble de sa création demeure unique et singulier. Sa musique ne ressemble à aucune autre musique de son époque. On a pu lui reprocher un manque d’élégance et de raffinement. Cependant pour certains commentateurs, il propose un langage non dépourvu de subtilité. Son écriture offre un bel échantillonnage de traits divers et variés portant les stigmates de ses origines. Et même s’il passa la majeure partie de sa vie en Allemagne, à composer, à diriger des orchestres, à écrire sur la musique, il ne rejeta jamais son héritage culturel. En réalité, il ne fut jamais franchement acclamé en Europe et se heurta aussi à des oppositions dans son pays, bien décidé à suivre sa propre voie. Son caractère entier ne facilita pas ses contacts avec les autres. Il en résulte une musique souvent abrupte et difficilement accessible, parfois difficile à interpréter. La rugosité de ses sonorités et l’âpreté de son langage compliquèrent sans aucun doute la réception publique de ses partitions. L’accueil réservé à sa musique fut souvent négatif ou interrogatif. Néanmoins, ce dernier pouvait ressentir à son contact une sorte d’attirance certaine et indéfinissable. Le compositeur précise : « Il y a des harmonies dans le paysage et le climat, ce sont les véritables harmonies existantes ».

Une esthétique insolite et saisissante

De nombreuses pièces composées par Leifs sont manifestement influencées par les chansons folkloriques locales (Edda poétique, Sagas), facteurs inspirateurs majeurs de sa création. Il fut également marqué par des écrivains plus jeunes, comme le poète romantique Jónas Hallgrimsson (1809-1847), favorable à l’indépendance de l’Islande vis-à-vis du Danemark, mais encore d’Einar Benediktsson (1864-1940), poète du romantisme tardif caractérisé par ses textes patriotiques et ses descriptions grandioses des paysages nordiques (Dettifoss et Hafis). Parmi les poètes de sa génération, certains lui inspirèrent des compositions, comme Jóhann J (1896-1975).

Il se caractérise par l’intégration pionnière et l’utilisation des quintes parallèles de la tvisönger qui est un genre vocal à deux voix (intervalles rugueux) et la pratique des changements métriques irréguliers des rímur (genre monophone profane). Par cette expression, il traduit la nature islandaise à travers une identité musicale spécifique non reliée à une tradition symphonique ancienne. Le folklore vocal évoqué par les tvisönger et les rímur constituait un pan majeur du matériau identitaire du pays. Son pays reçut avec scepticisme ses apports avant de bénéficier d’une reconnaissance progressive des nouveautés fondatrices proposées. Plus largement, la nature se mêle de manière singulière au monde des sagas et des dieux.

L’écoute de plusieurs partitions majeures de permet d’entrer en contact avec les éléments constitutifs essentiels de son esthétique originale. Une certitude s’impose, cette dernière paraît hautement redevable des impacts variés et puissants provoqués par ses origines islandaises. Qu’il s’agisse de la géographie, de la géologie, de la mythologie, du folklore, de la musique ancienne, de l’histoire, l’Islande s’est révélée être un vecteur majeur absolument incontournable de la vie et de l’œuvre du compositeur . Son œuvre créatrice unique et originale résulte de nombreux facteurs liés aux registres que l’on vient d’évoquer. À cet égard, plusieurs partitions résultent de son parcours et expliquent leur originalité indéniable souvent responsable, d’un abord parfois surprenant, d’autres fois ardues voire arides. Son travail pour être pleinement appréciable et apprécié exige sûrement une fréquentation itérative et dépourvue, autant que faire se peut, de préjugés et de jugements à l’emporte-pièce. Le paysage islandais endosse le rôle de matrice esthétique de plusieurs créations majeures du compositeur qui semble rechercher une « traduction » musicale personnelle de la géographie des lieux, comme, en première ligne, les volcans actifs, les geysers, les cascades, les glaciers, les immenses zones désertiques qui à leur tour concourent à dessiner une esthétique sublimée et à en communiquer la rudesse dominante. Dans ce registre, il se démarque sensiblement des créations, souvent admirables, et inventives, d’autres compositeurs nationalistes nordiques (Johann Svendsen, né en 1940, , né en 1943, Jean Sibelius, né en 1865, Carl Nielsen, né en 1865, Allan Pettersson, né en 1911, Kurt Atterberg, né en 1887, Hugo Alfvén né en 1872…). Ceux-là stylisent la nature nordique tandis que Leifs tente d’en communiquer et d’en transmettre les puissances telluriques et l’archaïsme par le biais d’un langage orchestral souvent radical, presque géologique. Néanmoins, jeune, il admirait la musique d’. Il réalise une manière de synthèse très personnelle en décortiquant et s’appropriant les paysages, la poétique, les traditions et l’imaginaire mythologique de l’Islande.

Sa démarche créatrice fait régulièrement appel à des blocs sonores, des clusters, des superpositions d’accords massifs qui enrichissent les volets compacts. D’autre part, il infiltre son langage d’une forme de rugosité par le biais de timbres non adoucis, par l’omniprésence des percussions et par une matière sonore que l’on pourrait qualifier d’abrasive. La notion de temps long paraît redevable en partie par des processus musicaux étirés et des répétitions de nature quasiment rituelle. Il propose de plus des contrastes extrêmes entre les profonds graves et les éclats métalliques très prononcés. Il propose également, mais pas de façon systématique, des transcriptions musicales d’authentiques phénomènes naturels.

Un élément spécifique de la création musicale de Jón Leifs s’inscrit dans sa manière d’inventer une sorte de poétique de l’inhumain et de rester à distance de tout anthropocentrisme, ce qui explique l’absence d’expression des émotions humaines dans sa musique. On pourrait avancer que le spectacle de la nature s’approche d’un personnage pratiquement sous forme d’un sujet autonome. Effectivement, l’invention créatrice de Leifs se dispense du registre lyrique traditionnel, la nature massive du discours l’emporte sur la mélodie, et parfois, une structure quasi rituelle habite certaines partitions.

Ces traits se retrouvent dans plusieurs œuvres rapidement signalées dans le paragraphe qui suit. Ainsi, Hekla op. 52 (1961) se concentre sur l’évocation et le ressenti du volcan en proposant des transcriptions musicales des terribles et fracassants événements par l’utilisation massive et intensive des percussions. La narration suit le cycle naturel du phénomène : grondement, intensification de la pression et explosion. Le paysage islandais se transforme en matière sonore. Geysir op. 51 (1961) figure une alternance de vives tensions et d’apaisements propres à ce phénomène naturel. Dettifoss op. 57 (1964) esquisse le « portrait » de la cascade la plus spectaculaire d’Europe où sont figurées les puissantes trombes d’eau, les blocs orchestraux incessants. Vita et Mors op. 59, se veut moins descriptive mais trouve une part de son inspiration dans les caprices des forces naturelles environnantes.

Ces quelques œuvres, et d’autres encore, ne s’apparentent pas au poème symphonique traditionnel. Elles ne racontent pas une histoire ni n’illustrent un texte ou une légende. Elles mettent en avant la réalité des forces indomptables de la nature tout en les sublimant de manière singulière. Peut-être, quand même, une forme d’idéalisation ou de magnificence propres au compositeur mêlant des valeurs classées dans la rubrique physique et matérielle sous forme de grondements, de puissantes masses orchestrales, de lenteur tectonique, dans la rubrique du lumineux matérialisé par les éclats de cuivres, le scintillement des cordes susceptible de figurer la vie des glaciers et les lumières boréales, enfin dans la rubrique mythologique au sein de laquelle s’insère la nature des légendes, des dieux et des puissances premières du monde.

Jón Leifs s’impose incontestablement comme le pionnier musical de la vie artistique de l’Islande moderne à la recherche d’un « son spécifiquement nordique » inspiré par un magma sonore raffiné, envahissant et envoûtant.

SOURCES

BERGENDAL Göran, New Music in Iceland, ITM, 1987, 178 p.

BOYER Régis, Sagas islandaises, Paris, Belles Lettres, 2001.

CARON Jean-Luc, Jón Leifs (1899-1968), Bulletin de l’Association Française Carl Nielsen n° 20, 1999, 77 p.

CARON Jean-Luc, Requiem de Jón Leifs, cinq minutes poignantes, ResMusica, 11 janvier 2014.

DEBRA Michelle, Jón Leifs, 125 ans, Crescendo Magazine, 1er mai 2024.

HEIMIR INGÓLFSSON Árni, Jón Leifs and the Musical Invention of Iceland, Indiana University Press, 2009, 383 p.

LE TOQUIN Jean-Christophe, Edda II de Jón Leifs, aux sources sauvages de la saga islandaise, ResMusica, 29 octobre 2019 ; Edda I, le Rheingold islandais, Resmusica, 7 octobre 2008.

MELLOR Andrew, The Northern Silence. Journeys in Nordic Music and culture, 2022.

ROSENBLAD Esborn & SIGURDARDOTTIR-ROSENBLAD Rakel, Iceland. From Past to Present, 1993, Norstedts, Stockholm, 438 p.

Crédits photographiques : Portrait de Willem van de Poll (1934) © Archives Nationales

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