Lancé par une soirée d’ouverture baroque à tous les sens du terme, le 79e Festival international de musique de Besançon offre sur dix jours une gamme de rencontres musicales comme à l’accoutumée des plus variées.
Reproposée cette année dans le plein air de la Place de la Révolution, la très courue (et gratuite) soirée d’ouverture du festival, confiée au Commandeur des Arts et des Lettres Hervé Niquet est une autre révolution : l’humour décapant du chef, entre musicologie savante et fragrances de cuisine thaï alentour, trouve matière à renverser quelques barrières encore tenaces entre musique savante et rassemblement populaire. Le cadre étant posé, place à la science et les couleurs des trois suites de la Water Music et de la Music for the Royal Fireworks haendéliennes, introduites par les pétaradantes Marches pour les trompettes et par celle du Te Deum de Marc-Antoine Charpentier, dans une énergie de tous les instants, bois devant, cordes aiguës debout derrière, trompettes et cors d’époque en pleine santé. Hilarant, musical, populaire : un concert acclamé avec ferveur.
Les deux Chopin
Les choses « sérieuses » commencent le lendemain au Kursaal où François-Frédéric Guy confronte en un concert les deux concertos de Chopin dans d’inhabituelles versions chambristes, pratique déjà usitée dans les salons du XIXe siècle pour propager la musique d’un compositeur dont les chefs-d’oeuvres à venir naîtront toutes du seul piano délesté du fracas du monde. Œuvres de pure séduction, les concertos composés à l’orée des ses 20 ans sont donnés ce soir dans des « arrangements d’arrangements » (les originaux de Kzysztof Dombek et Bartłomiej Lominek étaient conçus pour des quintettes). C’est tout l’intérêt de la soirée que de pouvoir faire le point sur leurs beautés éparses. Autour d’un François-Frédéric Guy au toucher souverain, l’Orchestre Royal de Chambre de Wallonie ne fait guère regretter l’ampleur symphonique habituelle, la « chambre » convenant on ne peut mieux au discours du compositeur. L’acoustique très enveloppante du lieu étouffe de précieuses saillies comme les pizzicati de l’allegro maestoso du I, ne laissant sourdre le meilleur de la phalange, un peu sage par endroits, que lors des moments suspendus aux doigts du solistes (Romance : Larghetto). Comme au Festival Berlioz où il donna en une seule soirée les cinq concertos de Beethoven, François-Frédéric Guy, de dos, se lève pour diriger dès que la partition l’y autorise.
Entre les deux, on aura pu découvrir trois des 114 Études d’Hélène de Mongeroult, chaînon manquant entre Mozart et Chopin, apprend-on, dont les élans inspirés mélodiques autant que virtuoses tombent admirablement sous les doigts d’un artiste visiblement ravi d’en révéler un(e) autre, à en juger la façon dont il conclut ce trio de perles (un n°111 vraiment superbe) en se retournant vers le public dans un même mouvement, comme pour signifier : CQFD ! Avant de refermer définitivement la soirée en solo par une dernière confrontation : au Chopin de jeunesse fait écho le Chopin ultime, celui du 20e Nocturne posthume en do dièse mineur dans un geste pianistique à faire monter les larmes.
Vivant et vivantes
Dans le bel environnement bleuté de l’Auditorium Jacques Kreisler, les Zaïde redonnent leur version de La Jeune fille et la Mort dont la franchise des attaques, la transparence diaphane à 180° des meilleures versions de l’œuvre (les Hagen par exemple), la dynamique et l’élan concluent un concert aussi généreux que palpitant où on aura aussi eu le sentiment de redécouvrir l’« Américain » de Dvořák. Sur le violon ondoyant de Charlotte Maclet, se pose chacune des phrases musicales. Une ligne claire, d’une souriante précision, mais aussi d’une légèreté déchirante lorsqu’affleure forcément la nostalgie de l’expatrié, le compositeur tchèque ayant quitté trois années durant sa Bohème natale pour New York. Les Zaïde sont été aussi très à l’aise dans la joie sans mélange du Quatuor n°8 de Régis Campo créé au Festival du Périgord noir quelques semaines plus tôt, et dont les trop brèves quatorze minutes, tiennent la dragée haute à ces deux géants du répertoire tant par leur inspiration que par la façon dont elles semblent avoir réconcilié Vieille Europe et Nouveau Monde. Présent, le compositeur confie la clef de lecture : « Il est urgent d’être heureux ». Pressé d’entrer dans le vif de son sujet, discrètement lyrique, le Quatuor n°8 de Régis Campo, de sa plénitude initiale à son pied de nez final, dispense énergie et optimisme jusque dans son intitulé même, devenu celui du concert : My beautiful Time. Retournant la plus gracieuse des balles aux Zaïde qui, par la voix de Leslie Boulin Raulet, expriment le grand bonheur de jouer la musique d’un compositeur, « vivant », c’est assurément Régis Campo qui aura qualifié le mieux l’ensemble : « Les Zaïde sont très vivantes. » Et c’est par un tube que se conclut ce concert lumineux, l’Air de la reine de la Nuit, dans un arrangement d’Éric Mouret à partir de la découverte d’un lot de partitions de 1801 consacré à La Flûte enchantée, récemment déniché dans une brocante par une amie des Zaïde.
Symphonie en béton
Quelques heures après, c’est une pièce plus ancienne de Campo, son vibrionnant Lumen de 2001, qui gagne le combat de David et Goliath contre l’acoustique bétonnée du Théâtre Ledoux, un combat qui apparaît une fois encore trop bref tant la science orchestrale du compositeur y éblouit, et tant l’Orchestre Philharmonique de Stuttgart, comme la Philharmonie de la Radio Allemande lors du précédent Concours des Jeunes chefs d’orchestre avec son Delirium Scherzo, joue cette musique comme si elle faisait partie de son arbre généalogique. La straussienne Mort et transfiguration qui s’ensuit, malgré ses pupitres rutilants, apparaît toute d’un bloc avec ses timbales noyées dans la masse sans qu’on puisse trancher entre la domptabilité du lieu ou le geste de Rémy Ballot, chef invité ce soir par la phalange allemande. Très spectaculairement exécutée elle aussi, et dans des tempi proches de l’idéal, la Quatrième de Brahms, avec ses pupitres autrement différenciés (impressionnante plénitude des cordes en fin d’Andante après les martèlement des timbales), tempère quelque peu la frustration acoustique, et offre quelques moment de pure apesanteur, tel l’ineffable solo de flûte tapi au cœur de la passacaille. Le concert offre aussi la passation de relais entre Régis Campo, qui termine en cette édition 2026 sa résidence et Mélanie Sinhuber à laquelle le farceur compositeur confie un petit crayon, pièce maîtresse de la boîte à outils de la compositrice recueillant avec une visible émotion ce qu’elle qualifie de « Mission de joie. »