Du 10 au 19 septembre, Ultima Oslo Contemporary Music Festival investit les scènes de la capitale norvégienne pour dix jours de concerts, de performances et d’installations sonores tous azimuts.
Pour cette édition 2026, la programmation revendique une nouvelle fois son goût des lisières : entre acoustique et électronique, musique et arts visuels, scène et espace public, le festival faisant de la ville entière un laboratoire d’écoute, des lieux institutionnels aux espaces les plus inattendus. Parmi les temps forts de ce festival, la soirée XXL Ultima Thule à Sentralen (de 18h à 1h du matin) pousse la musique vers les frontières de l’instrument, du corps et de ce que l’on peut encore appeler un concert.
Au plus près du son
Situé au cœur de la ville, Sentralen est un espace de coworking ouvrant sur de nombreuses salles et auditorium où vont s’enchaîner les différentes propositions de la soirée.
La violoncelliste norvégienne Tanja Orning joue en création ses propres compositions (Metaxis), une musique qui confère au geste et à l’exploration de l’instrument (parfois silencieux !) une dimension plus chorégraphique que sonore : la musique est à voir autant qu’à entendre. À ce titre, l’œuvre pour violoncelle ailé (des papillons ornent l’archet de la violoncelliste) de Simon Løffler (Winged Cello Music) est d’une rare délicatesse.
On est davantage impressionné par le violoncelle de Violeta García, interprète, improvisatrice et compositrice argentine dont la performance regarde vers la noise expérimentale : « j’aimerais ouvrir de nouveaux espaces sonores qui invitent le public à un voyage intérieur », déclare la jeune interprète, mais le voyage n’est ni en apesanteur ni serein. Le violoncelle est préparé, amplifié, qu’elle frappe, laboure, fait tournoyer et entraîne dans une danse infernale avant qu’un flux électronique incandescent (l’interprète est aux manettes) le submerge : In / Out est une expérience d’écoute hypnotique et une musique extrême, au plus près de la transe, dont on ne ressort pas indemne !
Plus artisanale mais non moins ingénieuse, la musique « concrète » résonne sous les doigts experts de l’artiste sonore français Yann Leguay et sa lutherie à haut voltage. Yann Leguay s’intéresse à la physicalité du son à travers un instrument de fabrication personnelle et les phénomènes de feedback (Larsen) produits par son système électrique. Leguay capte ces perturbations à l’aide de micros et les réinjecte dans le système, entraînant le son vers des directions plus brutales et imprévisibles : une ingénierie sophistiquée et intrigante que Leguay aime donner à voir à son public.
Log Book : Un théâtre musical de l’ordinaire
Depuis 2019, le Français, basé à Berlin, François Sarhan consigne chaque jour ce qui se passe : voix saisies dans la rue, conversations, bulletins météo, chansons d’enfants, fragments radiophoniques, dessins, bruits et menus événements. Avec Log Book (« Registre »), Sarhan compose une autobiographie en creux où le quotidien dessine, par petites touches, le portrait de son époque. Les sept années (2019-2025) devenues matière musicale donnent naissance à une performance de sept heures, conçue dans un espace cosy où l’on peut entrer, sortir, circuler, s’allonger… À sa table, en bord de scène, Sarhan, en maître de cérémonie, raconte, Nina Guo chante par intermittence ; les interventions instrumentales d’asamisimasa et de l’ensemble Zafraan traversent le récit, en lien avec les sons fixés (paroles d’enfants et autres paysages sonores) qui complètent cette partition hybride, étrange théâtre documentaire où voix, musique, vidéo et field recording participent d’une même dramaturgie… Sans aucun doute, la proposition la plus ambitieuse et singulière de cette soirée.
Le son se goûte, se touche et s’entend avec Tine Surel Lange
Le lendemain, on enlève ses chaussures pour pénétrer dans l’espace de Rom for Dans où se sont installés les quatre musiciens d’AREPO. Dans Let us all sense, Tine Surel Lange fait de l’écoute une expérience à vivre avec tout le corps. Inspirée par les lumières de la nuit polaire dans les îles Lofoten (nuances de bleu profond, de vert, rouge, blanc et or), la compositrice norvégienne associe le son, la couleur, le goût et le toucher. Aux quatre musiciens – guitare électrique, violoncelle, clarinette et accordéon – répondent quatre couleurs, quatre saveurs et quatre textures, dans un dispositif qui invite le public a partagé physiquement et à travers tous les sens cette expérience : tisane et pâte de fruit, puis chips et papier aluminium, caramel mou et bille, et enfin quartier de pamplemousse sont distribués aux auditeurs avant chacun des quatre mouvements de la partition, laissant le public faire sa propre expérience tactile et gustative en lien avec les textures musicales déployées par les instrumentistes : une musique à éprouver autant qu’à entendre… s’il on veut bien jouer le jeu !
Collision des mondes
Avec crypt l’opéra du jeune japonais Yuri Umemoto (24 ans) mis en scène par Ivar Furre Aam, l’histoire s’aventure dans un univers où convergent récit fantastique de l’Orient, vocalité occidentale, anime et intelligence artificielle. Créé en mai 2026 à la Biennale de Munich, l’ouvrage met en scène un jeune compositeur (l’alter ego d’Umemoto) attiré dans la crypte d’une église chrétienne. Il y rencontre trois personnages fantomatiques et leur double numérique qui le confrontent à ses propres désirs : l’ambition, la reconnaissance, la foi, la musique, la figure du père, etc. L’opéra est inspiré par l’histoire de Hôichi (le sans-oreilles), un joueur de biwa aveugle dont la musique attire les morts sur lui. Des moines tentent de protéger Hôichi à l’aide de textes sacrés inscrits sur son corps, mais oublient ses oreilles, que les fantômes arrachent. L’Orchestre est en fond de scène. Trois écrans rythment le bord du plateau où apparaissent les doubles numériques en voix de synthèse, figures de jeunes femmes d’anime. Cette collision des mondes se traduit par une écriture où convergent différentes sources sonores : voix lyriques (soprano, alto et baryton), ensemble instrumental occidental (l’Oslo Sinfonietta sous la direction de Christian Eggen) et avatars numériques (vidéo de Kanji Okai), en référence à la culture populaire et à la « hyperpop » dans lesquelles a baigné le jeune compositeur japonais. L’opéra est chanté en anglais, l’absence de surtitres rendant la compréhension difficile… On est d’emblée happé par la voix de contreténor de Sean Bell (vêtu d’un extravagant habit de cour en velours rouge)) qui chante seul sur le ton de la prière ou avec les vocalises du jubilus (précisons que Umemoto a fait partie d’un chœur d’église chrétienne dans sa jeunesse).
Le ton oscille entre ferveur religieuse et humour décapant ; comme dans cette scène de prière en latin chantée par le contreténor et son avatar, tournée en dérision par un malencontreux patinage de la machine sur le mot Amen. L’Orchestre, dont la présence nous est progressivement révélée par le jeu des lumières, texture l’espace et soutient les voix dans les longues, et éprouvantes, plages répétitives sur de courts motifs mélodiques. Les voix des trois esprits – soprano, alto et baryton, dont le visage est dissimulé sous de grands chapeaux pointus, sont au contraire très léchées, pensées comme une voix plurielle.
Dans l’espace confiné du plateau du Black Box Teater, la mise en scène d’Ivar Furre Aam soigne tout particulièrement la direction d’acteurs. Ainsi cette scène de guignols improvisée par le contreténor (qui s’est dévêtu) avec ses deux chaussettes blanches en guise de marionnettes. C’est avec cette même chaussette qu’il enduit son corps de traces noires, comme le raconte l’histoire d’Hôichi, dont les symboles nous échappent… avant de se faire arracher les oreilles par les trois fantômes à figures rouges…
Entre fascination pour l’Europe et retour aux sources japonaises, Umemoto fait de cript un espace de confrontation avec ses propres fantômes – ceux de la tradition comme ceux du numérique – au sein d’un spectacle de haute tenue dont il faut saluer la qualité des interprètes et la performance hors norme du contreténor Sean Bell.
Dernières résonances nocturnes
L’église néo-gothique en briques Paulus sert d’écrin au dernier concert de la soirée (22h), invitant le claveciniste Lars Henrik Johansen et l’Oslo String Quartet. Ils sont réunis dans le Concerto pour clavecin du Polonais Henryk Górecki écrit pour la célèbre claveciniste polonaise Élisabeth Chojnacka qui le crée en 1980 à Katowice. Le clavecin amplifié traverse la texture des cordes avec une énergie du son et un mouvement fulgurant qui embrase l’espace bien sonnant de l’église ; un coup de maître de neuf minutes auquel les interprètes restituent la dimension hallucinatoire. Le quatuor à cordes est seul en scène dans Transparent Fabrik du Norvégien Jonas Lie Skaarud qui s’appuie sur des enregistrements de terrain (field recording) réalisés à Oslo pendant la pandémie de Covid-19. L’œuvre mixte joue sur la convergence et la fusion des deux sources sonores, électroacoustique et instrumentale. Le temps s’étire au fil des trois mouvements, progressant vers l’épure et le presque rien sur lequel s’achève cette pièce baignée de mélancolie. C’est le clavecin qui résonne pour finir, avec les maîtres du passé, Pancrace Royer (L’Aimable et Le Vertigo) et les incontournables Barricades mystérieuses de François Couperin sous les doigts de Jonas Lie Skaarud. L’édition 2026 d’Ultima, qui se prolonge jusqu’au 19 septembre, confirme la vocation du festival : déplacer les lignes plutôt que les tracer et faire de l’écoute une expérience physique, spatiale et résolument d’aujourd’hui.