Le consort de violes L’Achéron, dirigé par François Joubert-Caillet, publie un disque célébrant les noces inattendues du tango argentin et de la musique ancienne. Un melting pot beaucoup plus cohérent qu’il n’y paraît.
« Ne pas oublier d’où l’on vient« . Astor Piazzolla s’est toujours souvenu de ce conseil prodigué par son professeur, la grande pédagogue Nadia Boulanger. Le créateur du « nuevo tango » a ainsi relié tout au long de son œuvre ses racines argentines à la grande tradition classique occidentale, tout en voulant faire éclater les frontières de cette même tradition.
François Joubert-Caillet a décidé d’aller encore plus loin dans son dernier disque, avec un programme surprenant reliant le « tango savant » d’Astor Piazzolla à ses racines traditionnelles (les chansons de Carlos Gardel), mais également aux influences françaises de Nadia Boulanger, Gabriel Fauré, qui elles-mêmes renvoient aux racines contrapuntiques de Johann Sebastian Bach, le tout interprété par un ensemble ancien de violes de gambe accompagné par un bandonéon. Tout cela peut paraître sur le papier un peu artificiel, mais se révèle finalement assez cohérent, tant la notion d’identité musicale est ici liée à l’assimilation et à la transformation de l’héritage musical. Un principe remontant finalement aux sources anciennes de l’adaptation et de la transcription.
Les arrangements réalisés sur ce disque par François Joubert Caillet et le bandonéoniste Jean-Baptiste Henry se révèlent extrêmement respectueux des originaux, et équilibrés. Que ce soient dans les petites Pièces pour orgue de Nadia Boulanger, où l’alliance des timbres des violes et du bandonéon fait penser à un grand harmonium. Ou dans l’émouvante mélodie de Soleils de septembre de Lili Boulanger qui donne son titre à l’album. La compositrice, sœur de Nadia, offre ici une page fragile comme le fut son existence éphémère. On trouve également dans ce disque des transcriptions de Gabriel Fauré (la célébrissime Pavane) et Johann Sebastian Bach (Matthaüs-Passion, Orgelbüchlein). Une fois de plus, les cordes de L’Achéron et le souffle du bandonéon semblent s’associer naturellement, la mélancolie naturelle des deux s’accordant parfaitement. Et il y a les pages célèbres d’Astor Piazzolla (Preparense, Rio Sena, Chau Paris, Oblivion…). Bien sûr, les articulations, la souplesse et les attaques des violes ne sont pas celles du piano, du violon ou du violoncelle, souvent utilisés dans ces tangos. Mais ce que l’on perd en « mordant », on le gagne en humilité et en nostalgie.
Ces « Soleils de septembre » brillent donc d’une lumière particulière, un peu pâle et fragile, mais incontestablement séduisante.