On a déjà souvent pointé sur ResMusica le caractère exceptionnel de ce tandem Samuel Hasselhorn et Ammiel Bushakevitz dans Schubert, et on attendait leur Winterreise avec impatience. Les talents sont là, considérables, avec aussi quelques erreurs de jeunesse…
Le baryton Samuel Hasselhorn a une voix faite pour le Lied. Le timbre est beau, chaleureux, et se laisse colorer ou décolorer facilement. Le souffle est long, la phrase admirable de souplesse et bien sûr, son allemand est impeccable, idéalement projeté. Ammiel Bushakewitz est virtuose, capable de fondus admirables de finesse (Die Krähe) comme de déchainements violents (Der stürmische Morgen). Leur choix interprétatif est celui de la jeunesse du héros, ce qui convient bien au texte des poésies de Wilhelm Müller, et d’une hyper-dramatisation de sa vie intérieure. Dans beaucoup de Lieder, les nuances vont d’un extrême à l’autre, du pianissimo au fortissimo, et la dynamique est encore augmentée par des rubato décomplexés. Auf dem Flusse par exemple, devient un champ de bataille intérieur dont le marcheur sort éreinté, presque essoufflé. On a le droit de préférer des interprétations plus neutres, plus intériorisées, mais ce choix d’une expression forte, hyper-contrastée et presque violente, reste légitime surtout quand elle est, comme ce soir, extrêmement bien jouée et bien chantée, sans s’échapper du cadre d’une distinction élevée.
Là où nous sommes plus réservé c’est sur la tenue globale du cycle. Chaque Lied entendu individuellement est vécu intensément, avec ses tensions et ses détentes, mais il manque une progression dans le drame selon les 24 étapes. C’est un marcheur qui bouge comme il souffre, avec frénésie, mais qui n’évolue pas, qui tourne en rond. Rien à voir avec ce que Mark Padmore et Mitsuko Uchida ont pu faire, par exemple, en décembre 2017, sur la même scène, quand ils nous ont emmenés peu à peu vers une lumière éblouissante. Cette sensation est encore accrue par le choix – discutable – d’introduire la sonorité d’une vielle à roue. Elle sert d’abord à un très court prélude de quelques notes, enchainées avec le premier Lied Gute Nacht. On comprend vite : les derniers vers du Leiermann (le dernier Lied) sont « Veux-tu jouer mes Lieder sur ta vielle ? ». On est devant une proposition de circularisation du …cycle, et notre marcheur tourne bien en rond, centré sur douleur et sa quête obsessionnelle.
Admettons qu’il y a de la cohérence dans cette vision du Winterreise, dans cette marche désespérément sans issue. Le principal problème posé dans cette passionnante soirée est l’usage de la vielle à roue dans le dernier Lied : Der Leiermann, le joueur de vielle. Faut-il, parce qu’il y est question d’une vielle, changer le piano en vielle ? Faudra-t-il alors aussi changer, dans le Liederkreis de Schumann le Lied Das ist ein Flöten und Geigen en flûte et violon, parce qu’il y en est fait mention ? Est-il vraiment nécessaire, pour abonder cette bonne idée de cyclisation, de supporter le son grasseillant, instable et imprécis de cet instrument qui ruine toute la richesse d’évocation que peut donner un piano ? Reconnaissons à cette vielle un petit don de fascination, et l’amplification de la dernière note fait un effet mystérieux assez réussi. Alors soit, pour le temps d’une soirée, c’est une expérience intéressante. Mais il ne faudrait pas en faire ni une habitude, ni un disque !