Réjouissants par la variété de ses propositions et la qualité de ses exécutions, les Donaueschinger Musiktage et sa directrice Lydia Rilling font cette année l’impasse sur la voix chantée (thématique 2025) pour se concentrer sur l’instrumental et la polyphonie au cœur de cette nouvelle édition.
Des espaces polyphoniques
Sont à l’affiche plusieurs spectacles multimédia qui font dialoguer dans un même espace arts plastiques et sonores, poésie, théâtre et performances.
Inspiré par le musée Percy Grainger de Melbourne où s’accumulent instruments insolites et objets singuliers, le compositeur américain Steven Kazuo Takasugi installe sur scène trois sculptures-instruments de métal, celles de Jebah Baum, devant lesquelles évolue un trio de percussionnistes (Speak Percussion) sur un set d’objets et petites percussions résonnantes. Des milliers d’échantillons instrumentaux, issus notamment des collections du musée, passent par les haut-parleurs (l’électronique du SWR Experimentalstudio) et nourrissent cette mécanique foisonnante où le geste instrumental dialogue avec sa propre métamorphose numérique. Derrière cette effervescence à laquelle participe la vidéo de Seán Ó Dálaigh, se dessine une vision plus pessimiste, nous dit le compositeur : celle d’une usine agonisante, dont les grincements et déferlements sonores évoquent la disparition du travail humain sous la pression de l’automatisation. La maîtrise technologique impressionne tout comme la performance des interprètes inscrits dans ce paysage industriel en décomposition.
Mémoire et destruction sont également au cœur du nouveau spectacle audiovisuel UR ! de l’iconoclaste Simon Steen-Andersen. Au cœur du dispositif où convergent poésie sonore, théâtre, vidéo et électronique, se trouve l’Ursonate de Kurt Schwitters, œuvre emblématique du courant lettriste (dont on fête le centenaire) qui libère la parole de sa fonction sémantique pour la ramener à ses composantes premières : phonèmes, rythmes, accents et jeux articulatoires. Le texte, dont Steen-Andersen fait son miel, est donné à voir, à entendre et à éprouver dans toute sa physicalité à travers l’extraordinaire performance de Michael Schmid (flûtiste de l’ensemble Ictus). Humour décapant, étrangeté et virtuosité du geste animent une scène où les associations inattendues, les manifestations sonores de tous ordres et l’imagination sans bornes du concepteur finissent par prendre la consistance du réel.
L’enthousiasme est moindre avec Last Show de l’Allemande Brigitta Muntendorf même si le concept de l’œuvre participative et sa prise de risque méritent d’être valorisés. Via son smartphone et un système de vote en direct (voix off), le public est invité à répondre aux questions posées après chaque intervention musicale (celles de l’Ensemble Modern dirigé par Xizi Wang). Last show est censé mettre à l’épreuve notre capacité à nous concentrer, à réfléchir et à résister aux sollicitations qui nous environnent : une enquête sur nos propres facultés à écouter qui se heurte à la difficulté pour bon nombre d’entre nous à nous connecter et au faible attrait des séquences musicales mises à la question.
Son, souffle et matière
Au Museum Art.Plus, l’artiste sonore belge Gwendoline Robin convie l’auditoire à une performance où la matière mise en mouvement devient musique. Nourrie par l’écoute des paysages de haute montagne, l’artiste transpose ses impressions dans un univers de matières élémentaires (argile, verre, pierre ou bois) dont les propriétés physiques deviennent ressources sonores : révélant une musicalité au bord du silence, Coexistence #2 est une exploration sensible de cette fragilité, invitant à l’écoute aiguë et à la perception fine des interactions entre les éléments.
À l’Orangerie, We stood where the air took form est une installation sonore à 32 canaux où les haut-parleurs sont des corps vibrants dont les basses fréquences modifient la pression de l’air. Ces variations mettent en mouvement des latex gonflables et tentaculaires qui se dilatent ou se contractent comme autant de poumons artificiels. Envisagée dans un long couloir aux perspectives étranges, cette chorégraphie de sculptures cinétiques ne manque pas son effet visuel et sonore.
Sous une nuit étoilée, au cœur du parc du Château, le Bruxellois Yann Leguay poursuit avec le feu son exploration des sources d’énergie et de leurs potentialités sonores : dans Filtered by Fire, la combustion du bois et ses fluctuations, les mouvements de l’air et les déformations provoquées par la chaleur composent une matière sonore liée au phénomène physique qui la produit. Le public est invité à déambuler autour de trois foyers crépitants où agissent ces forces élémentaires capables de modeler le son et d’en révéler la matérialité. Hypnotique et chaleureux !
Création post-mortem d’Éliane Radigue, qui nous a quittés en février dernier, OCCAM XXV zêta (nouvelle version avec orgue et instruments à vent) est donné par les musiciens de l’ONCEIM (Orchestre de Nouvelles Créations, Expérimentations et Improvisations Musicales) dans l’église St. Johann de Donaueschingen. Les notes tenues de l’orgue (Frédéric Blondy) s’enrichissent des sonorités des six instruments à vent pour nourrir une seule onde sonore et ses fluctuations infimes (la vie interne du son que donne à entendre la compositrice) que magnifie l’acoustique de l’église : polyphonie contemplative dont chaque musicien contribue à l’équilibre fragile. L’écoute est profonde, qui nous transporte et nous transforme.
Conçue pour l’ONCEIM, XY de Marina Rosenfeld (artiste pluridisciplinaire basée à New York) explore les phénomènes de réverbération et la perception acoustique des espaces. Ouverte aux initiatives des interprètes, l’œuvre déploie le « plein-jeu », liant l’orgue et les six instruments de l’ONCEIM (2 trompettes, 2 trombones et 2 saxhorns) au sein d’une polyphonie incandescente et jubilatoire.
Micro et macro-polyphonies
Sur le plateau de la Bartók Saal, l’ensemble de cordes hambourgeois Resonanz est distribué symétriquement par rapport à l’axe central de la scène. Dans Dream Machine, la compositrice irlandaise Ann Cleare envisage les 18 cordes comme un vaste réseau neuronal où chaque instrument est tout à la fois cellule autonome et élément d’un organisme plus vaste. La musique est à bas voltage et le tissage microtonal, rendu avec toute la finesse et les moindres fluctuations/variations de texture par les musiciens et leur chef Enno Poppe dont les prouesses d’oreille font merveille. Avec Thirst (Soif), Rebecca Saunders (qui vient de recevoir le prix Ernst von Siemens) privilégie une polyphonie de contrastes et de tensions. Vouées à la discrétion chez Cleare, les deux contrebasses sont au cœur du dispositif chez Saunders qui les expose plus d’une fois en solo. La compositrice recherche la plasticité des lignes : le son bouge, la ligne oscille et la palette de timbres (filtrage du son dans les aigus) se diversifie : se dévoile, dans Thirst une autre manière d’habiter la pluralité, en faisant coexister des voix irréductibles.
Soirées d’orchestre
Dans l’héritage des Donaueschinger Musiktage et avec la résidence in situ du SWR Symphonieorchester, le festival s’inaugure et se clôture dans la Baarsporthalle avec de somptueuses soirées d’orchestre qui font le luxe de la manifestation. Les concerts sont retransmis en direct et en vidéo sur le site de la SWR ; cette année, deux écrans latéraux, disposés de part et d’autre de l’orchestre, permettent de détailler avec plus d’acuité visuelle le geste du chef et des instrumentistes.
À l’affiche du concert d’ouverture, sous la conduite du chevronné Brad Lubman, les quatre pièces d’orchestre, commandes de la SWR, sont données en création mondiale, quatre œuvres exprimant à leur manière l’instabilité d’un présent prêt à vaciller.
De la londonienne Hannah Kendall, the unfleshed bells of the inaudible (« les cloches désincarnées de l’inaudible ») est une musique sous tension, dialoguant avec la poésie d’Edouard Glissant dont les vers de 1949 résonnent avec une actualité troublée : chocs impromptus et recherche de bruits instrumentaux (sifflements obstinés) engagent les techniques de jeu étendues : souffle dans le bec et l’anche détachés du corps des instruments, friction de deux talki-walki aux interférences étranges.
Pour grand orchestre et électronique, Madness Machine du Belge Stefan Prins, relève du courant de la saturation et fait du chaos une force expressive. L’œuvre dénonce la folie d’un monde dont les évolutions semblent échapper à toute maîtrise. Ainsi ces moments de sonorités paroxystiques où l’improvisation collective et ses accessoires bruiteux (polyester, aluminium, etc.) paraissent submerger la direction du chef. Les quelques mouvements de répit laissent apprécier une écriture plus fine au sein de la palette orchestrale.
L’instabilité est également au cœur du propos de Tomorrow’s Next Bliss où le compositeur portugais Igor C Silva met en jeu les rapports entre le fixe – la partition d’orchestre – et le mobile – la partie improvisée de la trompettiste Susana Santos Silva : une tension de tous les instants pour le chef comme pour la soliste et un challenge superbement relevé au bénéfice d’un parfait équilibre entre l’électronique (Thomas Hummel et Daniel Mika du SWR Experimentalstudio) et l’orchestre réactif de la SWR : sans doute, un des plus beaux moments de la soirée.
La compositrice résident en Norvège, Natasha Barrett, clôt le programme avec une œuvre qui interroge la stabilité apparente d’un système en voie d’effondrement : The Disenchanted Tranquility of the Kingdom pour orchestre et électronique est une partition aux sonorités luxuriantes où des instruments souvent solistes, la flûte (du piccolo à la basse), la trompette ainsi que le violoncelle nanti de véritables cadences, semblent conduire et articuler la dramaturgie. L’électronique en creuse l’espace, intervenant également en solo. L’équilibre sonore paraît toujours fragilisé au sein d’une écriture où l’inquiétude reste latente.
En clôture, le « SWR » sous la direction de son chef François-Xavier Roth
Comme l’année dernière, quelques manifestations hostiles à l’arrivée du chef d’orchestre François-Xavier Roth sont vite canalisées, laissant le concert débuter dans le calme retrouvé. Les quatre compositeurs et compositrices du programme entretiennent tous et toutes avec la France des relations privilégiées.
Noriko Baba vit à Paris où elle y a fait ses classes de composition et a suivi le Cursus de l’Ircam. Bestiarium Musicae VI est un nouveau cycle de quatre pièces qui vient enrichir son bestiaire musical : Pholidota, Noctua, Querquedula et Torpedo sont autant de créatures/phénomènes puisées dans l’imaginaire des bestiaires médiévaux qui lui inspirent ses miniatures sonores : les impressions tactiles et visuelles se traduisent en matières musicales, via quelques accessoires familiers : la crécelle, la girafe et les appeaux qui participent de son monde sonore, original et coloré, tout proche de la féérie ravélienne.
Vénitien, Mauro Lanza vient étudier et travailler à Paris avant de s’installer à Berlin. we’ve actually been in this place before (« nous avons déjà été ici avant ») évoque le sentiment troublant du « déjà vu ». Lanza s’inspire du dreamcore, phénomène esthétique né sur internet qui revisite les images familières en les plongeant dans une atmosphère étrange. Musicalement, les boucles et les répétitions, dont il est familier, créent une impression de reconnaissance sans souvenir précis : quelque chose semble revenir mais demeure insaisissable. Avec une métrique instable (changement de mesure à chaque mesure) la répétition, loin de stabiliser le discours, en accentue l’excentricité. François-Xavier Roth joue avec cette instabilité de manière virtuose et presque dansante, suivi de près par un orchestre dont la souplesse et la réactivité font merveille.
Avec – Que reste-t-il ? – Hindwhu Extinction – , le Français basé à Berlin Fabien Lévy rend hommage aux traditions musicales des communautés centrafricaines Mbaka, Bedzan et Aka dont l’existence est menacée par la crise climatique. Le sous-titre Hindewhu Extinction renvoie à une pratique vocale et instrumentale associée aux Aka, dans laquelle la voix dialogue avec une flûte. Ainsi confie-t-il à cinq instrumentistes du rang une petite flûte en roseau qui rentre en polyphonie avec ses semblables : une présence émotionnelle forte qui confère à cette partition aussi dense qu’énergétique une dimension verticale quasi rituelle.
Professeur de composition au Conservatoire national supérieur de Paris et directrice artistique du Festival d’Automne de Paris, Clara Iannotta clôt le festival avec une pièce immersive pour orchestre et électronique, into a world that is pure blue (where you are transformed utterly et forever) ((Amen)). Le long titre de cette nouvelle œuvre est emprunté, comme tous ceux de la compositrice depuis quelques années, aux vers de la poétesse Dorothy Molloy et prend ici une connotation quasi religieuse. Le temps est long sous l’archet des cordes et la trame sonore entretenue (accordéon, guitare électrique) et enrichie par nombre d’accessoires tenus par les instrumentistes : petites percussions confiées aux pupitres des vents, tuyau harmonique, harmonicas, qui modifient le spectre en variant les degrés de rugosité (manipulation de la cabasa), de densité et de luminosité (glass harmonica). La démarche est quasi spectrale tandis que l’électronique, confiée à Chris Swithinbank, élargit le champ orchestral, étire ses registres et participe à cette expérience d’un monde sonore en transformation. Composer, pour Clara Iannotta, c’est avant tout faire entendre une voix intérieure, celle-là même qui émerge du flux instrumental en fin de partition. Les instrumentistes tout-terrain sont épatants et la concentration du chef maximale pour déployer cette « chorégraphie des sons » imaginée par la compositrice.
Et c’est Mauro Lanza qui remporte cette année le Prix de l’orchestre décerné par un jury dédié auquel participaient les musiciens de l’orchestre.