- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Emmanuel Quinchez, à contre-courant de notre époque

Créer un nouveau label discographique, qui plus est dédié à la musique contemporaine, est une redoutable aventure. Rencontre avec , créateur de Matière Noire, nouveau label qui vient de sortir son premier album consacré à Steve Reich et Christophe Chassol, en compagnie de l’.

ResMusica : Quel est l’ambition et la philosophie de Matière Noire ?

: Matière Noire, c’est un label de musique contemporaine d’aujourd’hui, si j’ose dire. Notre vision, c’est que la création contemporaine d’aujourd’hui est métissée, surgit de croisements souvent souterrains entre les esthétiques et les influences, de la pop, du rock, de l’électro. Ça se joue aussi de plus en plus souvent sur le terrain, loin d’une écriture pure. La création contemporaine a changé, elle est aujourd’hui populaire, s’écoute à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, en concert ou sur des enceintes, avec la plus grande concentration ou pour passer le temps, chacun a son expérience. On écoute du Glass dans le métro, comme on écoute Radiohead, Floating Points ou Cécile McLorin Salvant. Enfin, et c’est important de le dire, la création contemporaine est de plus en plus engagée, s’empare de questions qui sont aussi dans l’actualité, les discriminations, le climat, la démocratie, à l’image d’une époque qui doit apporter des réponses à ces enjeux. On retrouve cela dans Paris Noir de qui rend hommage aux penseurs de la négritude, comme Césaire et Senghor. Toutes les pièces que nous enregistrons partagent cela. Avec une ligne forte : on enregistre les œuvres de compositeurs et compositrices vivants, quelle que soit leur génération. Nos disques porteront leurs noms. On joue bien sûr les « cartes légendes » comme Arvo Pärt, ou , et d’autres, dont les œuvres représentent pour nous quelque chose de l’écoute d’aujourd’hui. Mais aussi leurs héritiers, et des artistes des nouvelles générations, auxquels nous passons commande. L’ambition, c’est tout simplement de faire découvrir les grandes œuvres de notre temps qui sont malheureusement de moins en moins jouées en live, mais aussi celles qui restent inconnues du grand public, et d’incarner quelque chose de la création contemporaine d’aujourd’hui.

RM : Pourquoi ce nom de Matière Noire  ?

EQ : Parce qu’il y a dans ce nom quelque chose de beau, de mystérieux et de musical, mais aussi de politique, qui reflète ce que nous voulons faire. La matière noire, c’est un nom qui vient de la science. En physique, la matière noire est une forme inconnue de matière, qui serait cinq fois plus présente dans l’univers que la matière physique : une forme de matière qui est nécessaire à l’univers, mais aujourd’hui on ne sait pas ce que c’est. J’ai trouvé là une image de la création musicale, et de ce que nous cherchons à faire avec le label : découvrir ce que nous ne connaissons pas. Et puis, il y a cette couleur, le noir. Le noir, c’est l’obscurité de l’espace, de la nuit, des caves, ou d’un studio. C’est l’encre sur les partitions qui sont notre matière première lors des enregistrements. C’est la couleur de la tenue de concert des musiciens de musique contemporaine, et un hommage à celles et ceux qui vont vivre la musique avec nous. Une couleur qui était presque naturelle pour un label de musique contemporaine. Enfin, il y a quelque chose de plus politique. Car dans la nature, la matière noire, c’est aussi la matière organique lorsqu’elle se décompose, jusqu’à devenir du charbon dont on retrouve les traces de l’exploitation dans ma région avec les terrils, ou du pétrole sur une échelle de temps très longue. C’est avec cette matière, qu’on consomme chaque jour dans des quantités absurdes avec pour conséquence de ravager le climat, qu’on peut fabriquer les vinyles et les disques – ce que nous vendons. Tout cela nous rappelle qu’on ne peut plus aujourd’hui faire de création sans penser à ce qui disparait, et aux choix que nous faisons collectivement en tant que société. Pour un prochain disque, nous avons choisi d’enregistrer une pièce de Julia Wolfe qui s’appelle Fuel qui parle de notre dépendance au pétrole et pousse les musiciens, qui représentent ce qu’il y a de vivant bien sûr, dans leurs limites extrêmes d’interprètes. Dans les prochaines années, cette question sera présente dans presque tous nos disques.

RM : En pleine crise du disque, créer un label indépendant de musique contemporaine est-il un défi particulier ?

EQ : La force de la création est irrésistible. Alors, oui, bien sûr que c’est un défi. On est à contre-courant de notre époque. Le marché du disque est difficile, et les aides publiques diminuent pour la création comme pour le disque. Je ne lance pas ce label en me disant que ce sera facile. Mais nous sommes portés par une constellation extraordinaire d’artistes dont les œuvres dessinent de nouvelles cartes sonores, et disent quelque chose de la société d’aujourd’hui. Et puis, il y a comment nous écoutons de la musique aujourd’hui, notamment de la musique contemporaine. Je suis convaincu que cela est en train de changer profondément. On lit de moins en moins la musique, il y a de moins en moins de concerts de musique contemporaine, et celles et ceux qui en écoutent – le plus souvent sur des écouteurs en fait – ont de nouvelles pratiques : on passe plus facilement d’une pièce à une autre, d’une piste à une autre, on n’écoute pas tout d’un coup, on fait une pause pour écouter un autre artiste qui fait un travail qui n’a rien à voir, puis on y revient. De cela surgissent, à l’échelle de chaque amoureux de musique, des croisements infinis, imprévisibles, parfois grotesques ou géniaux. Je ne crois pas qu’il faille juger cela, mais au contraire le prendre comme un nouveau mode d’expérience de la musique qui se prête plus facilement au métissage, aux ruptures, et à la création. Nous voulons faire des disques qui s’inscrivent dans cette nouvelle forme d’écoute. Quand il y a du désir et du sens et qu’on est convaincu d’une idée, ce n’est pas intéressant de se dire pourquoi on pourrait ne pas y arriver, il faut plutôt se demander pourquoi on va y arriver. J’ai toujours pensé que c’est comme cela qu’on peut réussir à convaincre tout le monde de se lancer dans l’aventure, les artistes, les partenaires, les mécènes qui nous accompagnent. Nous sommes peut-être une génération qui, par la force des choses, se doit d’être plus entreprenante pour accomplir ce qui lui semble nécessaire. On est peut-être à contre-courant, mais on sait que ça va marcher.

RM : Pourquoi avoir choisi le programme Reich/Chassol pour le premier album ?

EQ : J’aime beaucoup ce premier disque, parce qu’il est un vrai manifeste artistique, esthétique, mais aussi politique. L’idée de commander une pièce à nous est venue de l’écoute de City Life de , pièce pour 18 musiciens mêlant instruments sonorisés, instruments électroniques et bandes que nous rêvions de jouer avec Miroirs Étendus. C’est une pièce assez singulière qui « met en scène » des sons enregistrés dans la ville de New York qui sont échantillonnés et joués en direct. Ce sont des sons du quotidien, klaxons, alarmes, sirènes, sons de bateaux, et quelques paroles qui parlent d’une « lune de miel », qui constituent le matériau brut de cette pièce emblématique de la musique minimaliste. On voit la ville à travers la musique. Or, est l’un des génies contemporains de la création musicale à partir de sons de la vie. Il sait tout transformer en musique, des chants d’oiseaux, des entretiens, des matchs de foot, et il était d’autant plus naturel de lui commander une pièce, en réponse et en hommage à City Life. Comme a composé City Life sur sa ville de naissance, Christophe a tout de suite proposé d’écrire sur sa ville à lui : Paris, celle de sa jeunesse, celle où il habite. Il a décidé de partir de l’enregistrement d’une visite du « Paris Noir » avec le guide conférencier Kevin Donat. Le Paris Noir, c’est ce Paris intellectuel de personnalités venues du « monde noir » qui, comme Richard Wright, Chester Himes, James Baldwin et William Gardner Smith (qui sont cités dans la pièce), ont contribué à faire prendre conscience de la « racisation » des personnes noires et se sont engagées pour l’égalité des droits dans le monde entier. Paris Noir est une pièce entière, un coup de poing lumineux, un métissage inédit entre le jazz, la pop, et la musique contemporaine qui dit quelque chose de la société d’aujourd’hui tant par sa forme que par son message. C’est aussi une sorte de musique répétitive qui est politique. Quand Christophe Chassol fait répéter dix ou vingt fois les mots de Césaire, « le nègre vous emmerde », il adresse aussi un message d’ouverture au monde de la musique contemporaine, qui reste trop fermé sur lui-même, et un peu à côté de la diversité foisonnante et créative de la société d’aujourd’hui. Après le premier concert de Paris Noir, j’ai entendu une spectatrice qui sortait du concert dire qu’on était des « wokistes de la musique contemporaine ». Si être wokiste, en musique contemporaine, c’est assumer le caractère métissé, populaire et engagé de la création, cela me va parfaitement : c’est ce qu’on fait !

RM : Vous avez également fondé l’. Quel est la spécificité de cet ensemble ?

EQ : J’ai fondé Miroirs Étendus il y a une dizaine d’année pour produire des projets musicaux, avant de proposer à , Romain Louveau et de se joindre à moi à la direction artistique des projets. Aujourd’hui, Miroirs Étendus est, avec eux, un ensemble protéiforme, qui traverse les répertoires de la musique à la recherche d’émotions, de mélanges de couleurs, de rencontres inattendues. Nous jouons beaucoup de musique contemporaine, comme récemment la pièce comète An Index of Metals de Romitelli, le Kammerkonzert de Ligeti ou Graal Théâtre de Saariaho qui sont dans notre répertoire, de plus en plus en lien avec les projets d’enregistrement de Matière Noire. Mais il n’y a pas que de la musique contemporaine : on joue aussi du Bernstein ou du Britten par exemple. Un autre trait de Miroirs Étendus, ce sont les collaborations nombreuses que nous menons avec des artistes de tous les champs de la création, metteurs et metteuses en scène, artistes visuels, chorégraphes. Cela nous fait participer régulièrement à la création de spectacles comme récemment Chiens de Lorraine de Sagazan ou Honda Romance de Vimala Pons. Mais aussi à des productions d’opéras, forme que nous adorons pour son expressivité et pour la richesse collaborative qu’elle provoque. Et puis, nous organisons tous les deux ans un festival dédié aux formes actuelles d’opéra et de musique : la Biennale LàHaut, qui se déroule à Tourcoing, Roubaix et Saint-Omer, dans le Nord et dans le Pas-de-Calais.

RM : D’autres artistes seront-ils amenés à travailler avec Matière Noire ? Quels sont les prochains projets ?

EQ : Matière Noire est un label consacré aux compositeurs et aux compositrices, et à leurs œuvres. Il y aura un compagnonnage long avec Miroirs Étendus et : nous n’aurions pu mener ce projet Reich/Chassol a bien sans la sensibilité et la virtuosité de Fiona dans le jazz comme dans les musiques écrites. C’est une artiste que j’admire beaucoup, et je suis très fier de travailler avec elle. Mais il y aura aussi, parfois, des collaborations avec d’autres ensembles, ou des invitations de solistes pour enregistrer certaines pièces, comme . Après Reich/Chassol en 2026, deux disques sortiront en 2027. MN02, ce sera Louati/Mazzoli, avec une commande au compositeur et une pièce pour violon et électronique de la compositrice Missy Mazzoli confiée à Iris Scialom. Puis MN03, ce sera Pärt/Wolfe, dont je pourrai vous dire plus très bientôt. Pour la suite, on a énormément d’idées, et il y aura des surprises. On continuera avec une ou deux sorties annuelles et, parallèlement, on va lancer une collection « opéras » pour mettre au disque, et transmettre, certaines des créations majeures des dernières décennies.

Crédits photographiques : © Pierre Martin Oriol, © Goldie Williams Vericain, © Studio Hanninen

(Visited 20 times, 17 visits today)
Partager