Avec Le Temps de Nina, le pianiste, chroniqueur, comédien, pédagogue et désormais romancier belge Pierre Solot signe une première fiction réjouissante et touchante : la musique « classique » y devient actrice à part entière, au cœur d’un dialogue filial et d’une résilience familiale partagée.
On connaissait Pierre Solot en passeur enthousiaste : homme de radio sur Musiq3 – la radio belge francophone dédiée essentiellement au » classique » – , pédagogue rompu à la présentation « jeune public » auprès de l’Orchestre Royal Philharmonique de Liège, comédien sur les planches dans le remarqué Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon ? ou encore pianiste inspiré, signataire d’un superbe album solo consacré au Cubain Ernesto Lecuona (Fuga Libera). Ce touche-à-tout signe avec Le Temps de Nina son premier roman, une fiction habilement orchestrée où la transmission musicale s’invite au cœur d’un choc générationnel.
À quatorze ans, Nina lâche le morceau dès les premières pages et le décrète haut et fort : la musique classique, ce « truc » d’élite écrit par des « gens morts « pour d’autres « bientôt morts », ne sert plus à rien. Pour son père Louis, pianiste concertiste bruxellois de niveau international, toujours entre deux gares et deux hôtels, la provocation fait l’effet d’une déflagration. S’engage alors un bras de fer entre un héritage refusé et une quête de légitimité sur fond de dialogue père-fille difficile. Pour porter cette confrontation, Pierre Solot adopte une structure de roman choral écrit à la première personne. Ce » trialogue » en chapitres courts fonctionne comme une véritable polyphonie narrative. Y alternent les points de vue de Nina, de Louis, et de la savoureuse tante Plume, sœur du pianiste, musicologue parisienne à la carrière ancienne de soprano « ratée », à l’immense culture, au verbe haut et au verre facile qui jouera les conciliatrices.
La démarche n’est pas sans rappeler la mécanique romanesque d’une Muriel Barbery, en particulier la trame d’Une gourmandise et, dans une moindre mesure, de L’Élégance du hérisson, où la parole circule par monologues intérieurs croisés. Mais derrière les joutes verbales et les péripéties truculentes, le récit laisse poindre une faille tragique : on découvre progressivement que Nina est orpheline de mère, disparue dans des circonstances dramatiques. Le conflit esthétique masque ainsi un deuil non résolu. Rejeter la musique classique, c’est reprocher à cet art d’avoir accaparé son père au moment du drame ; pour Louis, la scène et les exigences du concert sont des fuites pudiques face aux vertiges d’une paternité à plus d’un titre incertaine ou contrariée.
Dans cette trame romanesque, une œuvre occupe une place absolument névralgique : le Concerto pour piano n°4 de Beethoven. Véritable fil rouge dramatique, la partition résonne comme le souvenir douloureux du décès de la mère, le soir de certain concert, mais aussi comme le révélateur des tensions inconscientes de Louis, jusqu’à ce doigt brisé juste avant une exécution, un acte manqué manifeste qui vient paralyser l’exécutant au seuil d’un moment clé des possibles « retrouvailles » avec sa fille.
Mais au fond, le véritable personnage principal du roman demeure la musique elle-même. Grâce à un grand QRcode, livré en prélude à l’ouvrage, donnant accès à 37 références, égrenées derechef au fil des pages, l’ouvrage se lit les oreilles grand ouvertes. C’est un guide parfait pour le lecteur profane, qui y fera de magnifiques découvertes, comme pour le mélomane chevronné, qui y ravivera ses premiers coups de cœur — comment ne pas sourire, par exemple, lorsque Nina découvre, en première incursion lyrique, Cavalleria Rusticana, cet opéra séminal qui fut aussi, pour le signataire de ces lignes, le tout premier choc lyrique ?
À travers de véritables petits billets d’humeur disséminés dans le récit, l’auteur soulève des interrogations fondamentales : le rapport complexe de l’art à la politique et au totalitarisme (autour de Chostakovitch, Carl Orff ou Franz Schmidt), la place trop longtemps confisquée aux femmes compositrices (avec en filigrane l’évocation de Mel Bonis), la dimension métaphysique de la création musicale (avec The Unanswered Question de Charles Ives), ou tout simplement la magie suspendue des ambiances d’avant-concert sur fond du mouvement lent de la Cinquième Symphonie de Tchaïkovski, ou de l’atmosphère effervescente de la deuxième suite de Daphnis et Chloé de Maurice Ravel, ici distillée en guise de happy end. Les fidèles auditeurs de ses chroniques radiophoniques y reconnaîtront d’ailleurs sans peine les marottes et autres réserves esthétiques de l’auteur : de ses préventions envers la stylistique de Berlioz jusqu’au coup de canif porté au mythe de l’universalité absolue de la Neuvième Symphonie de Beethoven.
Le Temps de Nina s’impose comme un roman de la transmission et de la résilience particulièrement attachant, rappelant avec fraîcheur que la musique n’est jamais aussi vivante que lorsqu’elle descend de son piédestal.