En reprenant le programme de son dernier album à la Philharmonie de Paris, Bruce Liu fait état d’un jeu toujours aussi agile, dans un mélange des genres encore plus lissé au concert par son toucher essentiellement d’une grande finesse, où Beethoven est abordé de la même manière que Ligeti, Liszt ou Debussy.
À quelques différences près, le programme de tournée de Bruce Liu cette année correspond à celui de l’album Lunaris (du latin « lunaire ») paru chez Deutsche Grammophon en août dernier. Une pièce de Reynaldo Hahn (Le Rossignol), les deux de Scriabine ou celle de Schoenberg ont disparu ; seul un des deux extraits d’Au Clair de Lune de Mompou est préservé, mais les Sonates n°14 « Clair de Lune » et n°21 « Waldstein » de Beethoven composent toujours les plus gros fragments de l’astre, encadrés d’extraits de Chopin, Debussy, Ravel, Albéniz ou Liszt.
Comme au disque et même si le concert se prête plus à offrir un patchwork d’ouvrages – en l’occurrence ici avec pour thème commun de près ou de loin la lune – les pièces ont parfois du mal à s’associer dans leur enchaînement… par ailleurs perturbé par l’envie bien connue d’une partie du public parisien d’applaudir à chaque fois qu’un accord semble conclusif. Ainsi, on sent le pianiste obligé de lier trop vite la partie lente de l’Alborada del gracioso de Ravel juste après la première partie rapide, afin de s’assurer qu’il n’y aura pas d’applaudissements, cela se fait donc au détriment de la résonnance de la dernière note de ce premier passage. Et dans cette pièce jouée sans le reste des Miroirs dont elle est extraite, la comparaison avec Dinu Lipatti – qui lui aussi n’avait enregistré que celle-ci dans un programme mixte – démontre avec quelle dextérité Bruce Liu parvient à y être presque aussi fluide que le génie du passé, sans trouver cependant un prisme aussi intense dans le discours.
De la même manière, les sonates de Beethoven sont lissées dans un jeu d’une grande souplesse auquel il manque beaucoup trop de contraste, surtout dans la Waldstein. Les couleurs et la subtilité du toucher ravissent toutefois dans l’Allegretto de la Clair de Lune, l’Étude n°4 de Ligeti ou encore plus dans la Rêverie de Debussy. De la même manière, les deux premières Nocturnes de l’opus 27 de Chopin trouvent une magnifique clarté, mais peu d’émotion dans le phrasé, qui correspondra finalement mieux aux Études offerte en bis à la fin de la soirée.
Après la Waldstein, l’enchaînement Mompou-Albéniz-Liszt permet surtout de faire ressortir Iberia du second compositeur, la Rhapsodie espagnole du troisième étant pour sa part bien trop policée, alors que Liszt a besoin de voir ressortir les contraires, encore plus que Beethoven, pour que ses œuvres en soient magnifiées. Malgré tout, le public d’une Philharmonie quasi remplie est toujours ravi de faire exploser sa joie, au risque, quand il ne peut pas le faire lors de la liaison peu adaptée de la Rêverie avec la Sonate n°21 de Beethoven, de s’engouffrer dès le dernier accord du premier mouvement Allegro con brio de celle-ci pour applaudir.
Les bis offerts montrent la générosité de Bruce Liu et l’envie de remercier son audience, puisqu’il en offre pas moins de quatre. D’abord les Étude n°1 op.25 et n°5 op.10 de Chopin, puis l’Étude n°5 de Philip Glass (plutôt que Dream de Cage sur le disque)… et une incursion jazzie avec ce qui serait (d’après les informations de la Philharmonie) l’arrangement d’Alessandro Marseglia de la célèbre Für Elise de Beethoven, qui clôture une soirée qu’il était temps d’interrompre avant que la lune ne soit pleine.
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