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Une Fedora Rusticana

Festival de Radio-France et de Montpellier Languedoc-Roussillon

Existe-t-il un moyen terme entre le vérisme pur et dur (Catalani, Giordano…) et le sentimentalisme bien-pensant de la fin du XIX° siècle ? Selon , oui. Selon son librettiste Cesare Hanau plutôt, qui d’après un mélodrame tolstoïen à succès, trousse en pleine Belle Epoque un canevas extravagant, où la succession des poncifs catastrophistes le dispute à l’enchaînement final des remises de peine et des onctions les plus convenues.

Qu’on en juge : la pure Katiuscha (Denia Mazzola, sur qui tout repose), paysanne élevée au rang de demoiselle de compagnie, est séduite puis abandonnée par le prince Dimitri (). Enceinte, elle est chassée par ses maîtres ; son enfant meurt. Elle se livre à la prostitution ; accusée à tort d’un crime, elle se retrouve emprisonnée. Surviennent alors la déportation en Sibérie, la déchéance, le tabagisme et l’alcoolisme. Mais, comme pour un lieto fine, l’ingrat habité par le remords vient proposer réparation à la courtisane, amourachée entre-temps d’un bellâtre local (Vladimir Petrov). Refus, puis pieuses larmes sur fond de « résurrection » (paraphrase du chœur), d’où le titre. Séparation et salut édifiant garantis.

La pièce atteint pourtant la millième en 1951. Ses ressources dramaturgiques, on l’a compris, ne plaidant plus guère en sa faveur, on recherche naturellement la valeur musicale. Elle est superlative, presque de bout en bout. Bien mieux que ses confrères véristes, Alfano perçoit que le discours puccinien est – déjà – sur le déclin. Si des scènes courtes taillées à la serpe, comme dans Manon Lescaut, ou des épanchements lyriques à la Butterfly abondent encore, ce n’est pas là que réside l’essentiel.

Ce grand Européen, Napolitain courant de Paris à Leipzig et de Berlin à Moscou, connaît son Wagner (dénouement à rapprocher du Vaisseau, et surtout cor anglais au début du IV, se souvenant de Tristan) comme son Debussy (interludes denses et narratifs, dignes du récent Pelléas). L’orchestre, anticipant sur la toute proche Salome, ne se contente pas de recourir aux possibilités nouvelles et nombreuses offertes par l’effectif. Il est – bien plus que le chœur d’utilité – le commentateur autonome et solidaire du drame chanté, soutenu par un des grands soirs : opalescence des cordes, netteté des cuivres, clarté des attaques ; mais aussi, écoute des chanteurs et totale mise en espace des plans sonores.

A ses côtés, on placera au pinacle la prestation de Denia Mazzola. Intérêt et handicap de la partition, celle-ci ne doit sa cohérence vocale, on l’a dit, qu’à l’omniprésence de Katiuscha, Minnie mêlée de Fedora (autre Russe), et à qui est demandée l’endurance d’une Cio Cio San. Sollicitée sans cesse, Mazzola prodigue au Corum une véritable démonstration. Physiquement peu avare d’efforts, elle est une actrice consommée donnant vie à toute une version de concert. Et régale l’auditoire de sa veine dramatique apparemment inépuisable, riche d’une homogénéité de registres et d’une variété d’expression sidérantes. Le tout avec l’envergure dynamique requise : du très grand art.

Près d’elle, deux rôles masculins inaboutis tentent en vain de lui ravir la vedette. Plus falot que Pinkerton, et quasi absent des II et III, Dimitri trouve en un ténor aussi souple qu’efficient, mais dont le style s’étiole à mesure que la partition progresse (pleurs, aigus criés). Inversement, Vladimir Petrov est un splendide baryton, tel un Sharpless d’anthologie ; las, son rôle demeure réduit de façon incompréhensible à guère plus qu’un monologue – d’une grande beauté – , et de surcroît, au dernier acte.

Les (trop ?) nombreux partenaires se répartissent entre l’excellent () et l’ordinaire (Nanà Kavtarashvili, Giancarlo Tosi) ; coutumier du Festival, le Chœur de la Radio Lettone s’emploie avec conviction à apporter à l’opéra la touche septentrionale qui lui sied. Qu’en retenir ? Montpellier s’est toujours fait le héraut de la réhabilitation. Hormis la chute de tension du duo final (comme dans Turandot, terminée par… Alfano), la musique va au-delà de tout ce que l’Italie produit alors. Seul un argument outré et un déséquilibre de distribution peuvent expliquer l’oubli. Ne serait-ce que pour sa Katiuscha-Mazzola, négatif roturier de la rocambolesque et intrigante Fedora ; et pour son écriture novatrice, valait bien une résurrection.