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Nouveautés « discoglassiques »

Ces derniers mois ont été l’occasion de plusieurs sorties discographiques du compositeur américain (né en 1937), notamment grâce à la création de son label «Orange Mountain Music» qui se propose d’éditer des enregistrements d’archives inédits. La discographie de Glass est certes déjà bien remplie, mais une grande partie de son œuvre reste encore à découvrir. Par exemple seuls cinq, de sa quinzaine d’opéras, sont aujourd’hui disponibles en disque, les autres ne sont connus au mieux que par des enregistrements radiophoniques.

Premier volume de ce label, la musique des films «Candyman», longtemps attendue par les cinéphiles. «Candyman» (1992) et «Candyman II» (1995) sont deux films fantastiques d’horreur au style plus psychologique que gore. La musique de Glass est écrite dans la même veine pour les deux films et fait intervenir un chœur en vocalise, un orgue à tuyaux et un piano. L’atmosphère gothique et évocatrice que Glass arrive à créer est tout à fait remarquable et envoûtante. Une petite «Music Box» au refrain ingénu et à la sonorité cristalline revient de manière récurrente au milieu de cette partition prenante qui alterne judicieusement les tourbillons terrifiants et les accalmies nostalgiques. J’apprécie beaucoup ici l’utilisation instrumentale des voix. Certes, ce disque est à ranger parmi le rayon musique de film, mais c’est une excellente musique de film qui s’éloigne de la banalité éculée de certaines productions du genre pour nous faire entrer, comme dans les films, dans une ruche inquiétante et obsédante. Largement conseillé, mais à ne pas écouter la nuit les lumières éteintes.

Autre volume insolite, le disque intitulé «Early Voice» regroupe deux des toutes premières œuvres de Glass écrites à une époque où il était encore à la recherche de son propre style. «Music for Voices» a été écrite en 1970 pour douze chanteurs a cappella. L’enregistrement proposé date de 1972 et fut capté en live dans une galerie de New York, l’un des rares endroits où Glass arrivait à faire jouer sa musique dans ces années-là. La qualité sonore souffre un peu de ces conditions (bruits de fond de circulation), mais reste acceptable. Le style de Glass n’est pas encore totalement affirmé dans cette partition, ainsi les premières minutes ne sont pas sans rappeler Ligeti par son statisme. L’œuvre, d’une durée de 13 minutes, se découpe en plusieurs sections répétées en boucle. Au fil des répétitions, entrecoupées d’un clac de pour indiquer aux chanteurs chaque changement, des figures typiquement glassiennes apparaissent de plus en plus ostentatoirement. Un document intéressant sur les premiers essais de Glass. Cependant, on retiendra plutôt de ce disque les 50 minutes datant de 1970-1975 de «Another Look at Harmony, Part 4» pour chœurs et orgue électronique. Il s’agit d’un préambule à «Music In Twelve Parts» (1971-1974) qu’il faut écouter de la même manière, c’est-à-dire en se laissant prendre petit à petit aux jeux des répétitions hypnotiques et transcendantes. Une partition fascinante par sa pureté des lignes et son intemporalité. L’enregistrement présent date de 1989 et est de toute première qualité. Indispensable pour les amateurs de «Music In Twelve Parts» et de «Einstein on the Beach».

Dernier volume inattendu du label «Orange Mountain Music», la musique du ballet «A descent into the Maelström» datant de 1986 et commandée par le «Australian Dance Theatre». Ce ballet n’a jamais été rejoué depuis, ce qui explique que cette partition soit restée pratiquement inconnue. Le livret est inspiré de la nouvelle éponyme d’Edgar Allan Poe qui raconte la descente progressive et angoissante au sein d’un immense et terrifiant tourbillon marin le long des côtes de Norvège d’un homme avec son bateau et de sa sortie indemne mais non sans séquelles de ce gouffre piégeur. La musique de Glass est écrite pour son Ensemble : saxophones, flûtes, voix, synthétiseurs, et rappelle ainsi beaucoup celle de la musique de scène de «1000 airplaines on the roof». Le ballet, d’une durée d’une heure, suit pas à pas la nouvelle de Poe. Les répétitions et les arpèges tourbillonnants sont très appropriés au sujet et dressent un climat rythmique exaltant et mystérieux, bien que pouvant lasser par manque de variété à la fin du voyage.

Une nouveauté discographique longtemps désirée est celle de la musique du film «Naqoyqatsi», dernier volet de la trilogie «qatsi» du cinéaste Godfrey Redgio et du compositeur Philip Glass. Cette trilogie consiste en trois films purement visuels et musicaux proposant une réflexion sur le monde actuel et sur son évolution. Le premier volume, «Koyaanisqatsi» (1983), traite de la nature et de son exploitation incontrôlée par l’homme : comparaison des vastes paysages naturels américains avec la vie frénétique des villes et des industries. La musique de Glass écrite pour son Ensemble reste, dans la lignée de «Music in Twelve Parts», l’une de ses meilleures à ce jour. «Powaqqatsi» (1988) évoque l’évolution des sociétés anciennes du Tiers-Monde face à l’occidentalisation, d’où l’allure de «World Music» de la musique de Glass avec ses instruments à percussions insolites et ses chants indigènes. Agréable, mais musicalement plus anecdotique. Ce troisième volume, «Naqoyqatsi» (octobre 2002), évoque le rapport de l’homme avec la technologie, ou plus exactement le conflit entre un ancien monde diversifié par les cultures et un nouveau monde uniformisé par les techniques. La musique de Glass est écrite pour un ensemble orchestral et un violoncelle solo (avec en invité de luxe ). Bien que constamment présent, le violoncelle ne tient pas ici un rôle de virtuose. Il représente la part d’humanité qui essaye de survivre dans ce monde de plus en plus matériel. La partition est découpée en 11 numéros. Sur un rythme de battement de cœur, la musique débute par une brève évocation des fanfares de «Powaqqatsi», alternant avec la voix de grave et pénétrante de Al de Ruiter psalmodiant, comme pour «Koyaanisqatsi», le titre du film. Ces dernières années, les œuvres de Glass ont perdu un peu de leur fraîcheur et de leur invention initiales pour tomber dans une musique plus sirupeuse et commerciale. Ce «Naqoyqatsi» n’échappe pas à cette constatation, mais réserve quand même quelques passages colorés et plaisants. De plus, certaines bonnes mais rares sections pour cordes sont écrites dans un style intimiste des plus profonds que l’on ne retrouve pas toujours chez son auteur. L’une des qualités de la musique de Glass, c’est sa faculté d’adaptation et d’évocation par rapport à tous les styles et à toutes les époques, que ce soient l’Egypte d’Akhnaten ou le Japon de Mishima, en passant par l’Amazonie d’Itaipu et les mathématiques d’Einstein. Dans «Naqoyqatsi», la musique est en parfaite adéquation avec les images très sophistiquées et numérisées du film Godfrey Redgio, sorte de vidéo clip débordant de bons sentiments mais parfois trop naïfs. C’est là l’intérêt de cette œuvre, mais aussi sa faiblesse. Cette musique de film conventionnelle est loin du baroque vertigineux de Candyman et même du premier épisode Koyaanisqatsi. En conclusion, ce disque laisse une impression contrastée, suivant son humeur et ses exigences. Mais il serait délicat de juger cette musique seule sans son indispensable alter-ego visuel. La trilogie des «qatsi» est un nouveau genre de concert cinématographique (dans la lignée de Fantasia), et on se tournera vers le film pour mieux juger l’ensemble.

Disque plus ancien (1999), «Music in the Shape of a Square» propose de reconstituer l’un des premiers concerts de Glass (1968) avec des œuvres et une mise en scène expérimentales. C’est l’ensemble italien Alter Ego, composé d’une flûte, d’une clarinette, d’un violon, d’un violoncelle, d’un clavier et d’une percussion, qui a eu l’idée de monter ce projet. Le disque regroupe donc des œuvres de jeunesse de Glass. Il s’agit de musique minimaliste basée sur un matériau thématique et harmonique très élémentaire et une rythmique réduite à un simple flot ininterrompu de croches. Cette musique est construite sur des structures répétitives et additives, c’est-à-dire qu’à chaque répétition de la formule mélodique initiale, on ajoute des notes de transition. En allongeant ainsi progressivement la longueur des mesures, on dilate le temps de manière imperceptible. On crée ainsi un effet hypnotique qui n’est perceptible que si on écoute l’œuvre dans toute sa continuité. Cette musique n’a pas véritablement de fin puisque ce procédé peut être poursuivi à l’infini, et par là même elle ne semble n’avoir ni début. Le titre de «Music in the Shape of a Square» fait référence à la «Musique en forme de Poire» de Satie. L’œuvre est jouée ici dans une version pour deux flûtes mais avec un seul exécutant répondant à son propre enregistrement. L’original avait été donné par Jon Gibson (saxophone) et Philip Glass(flûte). La partition doit être disposée en forme de carré avec un exécutant l’intérieur, l’autre à l’extérieur. «Gradus», écrit initialement pour saxophone, se retrouve ici pour clarinette seul. «Strung out» pour violon seul est jouée avec une partition imprimée sur un mur en forme de «L». «Music in similar motion» et «Music in contrary motion», au titre techniquement explicite, regroupent l’ensemble des musiciens pour un tourbillon étourdissant de notes. Musique très captivante et qui semble toujours d’actualité. Mais par son aspect conceptuel, elle pourrait rebuter les novices à la musique de Glass.

A noter que les disques du label «Orange Mountain Music» ne sont pas distribués dans des magasins physiques et ne sont donc disponibles que sur le site de vente en ligne Amazon. Dernier volume paru : des œuvres pour saxophones (concerto pour quatuor de saxophones solo, mélodies pour saxophone et Windcatcher).

Références discographiques
The Music of Candyman – Orange Mountain Music OMM-0003
Early Voice – Orange Mountain Music OMM-0004
A Descent into the Maelström – Orange Mountain Music OMM-0005
Naqoyqatsi – SONY SK 87709
Music in the Shape of a Square – Stradivarius STR 33602