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Perspectives célestes

Cité de la musique Cycle Ligeti/Mahler

Poursuivant « sa tentative de voisinage improbable » (sic) entre et , la Cité de la musique a proposé le 21 mai deux œuvres opérant un « tournant » dans le cheminement créateur des deux compositeurs. Composé en deux temps (1985-86 et 1988), le Concerto pour piano de Ligeti fait figure de manifeste esthétique chez ce musicien toujours soucieux de ne pas tomber dans « l’académisme de l’avant-garde ». Résolument personnelle et prospective, l’écriture du concerto met en œuvre la découverte des polyrythmies africaines et des géométries fractales nourrissant chez son auteur une obsession de la complexité polyphonique. Invité par l’ à partager cette aventure, a trouvé d’incomparables musiciens jouant un répertoire qui leur est familier. Dans le Vivace molto ritmico introductif, Ligeti élabore différentes strates de tempo et confie au soliste la superposition de figures rapides hérissées d’accents irréguliers au débit heurté que négocie avec maestria. Il en résulte l’impression d’un « décollage », l’illusion que « le temps n’est pas le temps mais l’espace ». Le deuxième mouvement n’est pas moins singulier. Il fait appel aux timbres inusités de l’ocarina alto, du sifflet à coulisse et de l’harmonica chromatique. Pour cet unique mouvement lent – lento et deserto -, le compositeur tisse un entrelacs de lignes aux couleurs inouïes au sein d’un paysage qui semble cette fois étrangement vide. Mais l’espace est réinvesti par la complexité rythmique des trois derniers mouvements, donnant à ce concerto delirando une envergure sonore jubilatoire. Magnifiquement réverbérée par l’acoustique de la salle de concerts de la Cité de la musique, l’écriture de Ligeti revendique haut et fort l’invention jaillissante et l’impérieuse nécessité de liberté qui gouvernent cet esprit créateur.

Telle est aussi la voie suivie par Mahler qui, dans sa Quatrième Symphonie, se prive volontairement d’un vaste effectif pour atteindre la clarté et la transparence qu’exige son nouveau sujet, Das himmlische Leben, la Vie céleste. On siffla copieusement sa création à Munich le 25 novembre 1901, l’auditoire accusant Mahler de « poser des énigmes insolubles »… Cela parce que la Quatrième Symphonie s’oriente vers une rigueur et une concentration inattendues de l’écriture, atteignant, dans l’Adagio (ou Ruhevoll), une profondeur méditative toute beethovénienne, à la fois grave et sereine comme celle de la cavatine du Treizième Quatuor à cordes. Pour cette seconde partie de concert, Chung retrouvait l’Orchestre Philharmonique et l’aisance d’une direction sans partition qui ne manque jamais d’impressionner. Malgré l’incontestable qualité de l’ensemble, on aurait souhaité davantage de mordant dans les sonorités, plus de « grinçant » dans le scherzo où « la mort gratte bizarrement son violon et nous mène là-haut vers le ciel ». L’interprétation mahlérienne reste, sans conteste, l’une des plus délicates du répertoire, réclamant tout à la fois la rigueur de la construction et le foisonnement de l’imagination : telle est sans doute l’exigence de la Quatrième Symphonie qui fait franchir à ses auditeurs les portes du paradis. Dans le finale, Mahler prescrit au soprano solo « une expression joyeuse et enfantine » que la valeureuse tentera de rejoindre sans toutefois atteindre « la musique des hautes sphères » vraisemblablement inaccessible, du moins ce soir-là.