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Philippe Jaroussky à Gaveau : les anges chantent-ils dans le grave ?

On attendait beaucoup de ce concert . Les éloges ont plu par avance, et la salle Gaveau — atmosphère comme acoustique — est comme conçue pour de tels programmes. De fait, le public décide qu’il sera comblé et se montre aussi délirant que s’il a entendu Cecilia Bartoli en personne. Cela tombe bien, puisque Jaroussky ne manque dans aucune interview de citer la famosissima comme son modèle. Il serait toutefois dommage qu’on en arrive, comme pour sa diva préférée, à ovationner ce jeune homme sans se donner la peine de l’écouter.

Car, autant l’avouer d’emblée : le récital, malgré des moments de grâce, ne mérite pas tout à fait un tel déchaînement d’enthousiasme. Dès le Concerto op. 6/4 de Corelli qui ouvre le programme, le a décidé que ce ne sera pas son jour de précision. Ni dans la justesse, ni dans les attaques. Non qu’il n’y en ait, des attaques ! Le violoncelliste, d’un poignet d’acier, s’est découvert ce soir-là une vocation de percussionniste — ou de bûcheron ; la joie démonstrative qu’il manifeste de cette reconversion fait plaisir à voir, sinon toujours à entendre. Les deux violons du concertino ne parviennent pas à se mettre d’accord, le continuiste en fait des tonnes… et, d’une manière générale, chacun tire à hue et à dia.

Au demeurant, l’honnêteté oblige à écrire que la Sinfonia RV 156 de Vivaldi a par la suite un meilleur traitement, et que la furia tedesca y a été plus contrôlée. Il serait injuste aussi de ne pas faire mention du hautboïste Pier Luigi Fabretti et de la bassoniste Elena Bianchi : en tous points admirables, ils se sont joints à l’effectif pour la partie Haendel. Entre alors Jaroussky, le jarret bondissant, flottant un peu dans son frac. Il va consacrer son récital à neuf arie da capo écrits par Haendel pour le castrat Senesino.

C’est peut-être avoir les yeux un peu plus gros que la tessiture. Celle de Senesino était en effet particulièrement étendue et, à en juger par le départ de beaucoup d’airs, son grave était certainement très sonore et expressif. Or, la voix de , insolente dans l’aigu, se réduit dans le grave à… pas grand’chose. D’où l’impression gênante qu’il fait ce qu’il peut dans les deux premières parties des airs ; pour réussir enfin ce qu’il veut lors des da capo. À chaque fois plantureusement ornés, ils font ressortir ses deux incontestables atouts : les aigus et l’agilité ; avec des vocalises magnifiques de justesse, de propreté et — presque toujours — d’élégance. Mais les vocalises ne sont pas toute la technique, et bien des trilles nous ont fait craindre que celle-ci ait des limites. Les notes tenues ont paru également bien plates : là où Andreas Scholl, par l’introduction progressive et maîtrisée du vibrato, dégage toute une vie expressive.

En fait, c’est là ce que la maturité devra amener à Philippe Jaroussky ; à qui pour l’instant le répertoire proprement italien, qu’il a superbement enregistré, semble mieux convenir. La musique atypique de Haendel est autrement plus complexe, plus ardue (plus charnelle aussi) ; peut-être un chanteur si jeune n’a-t-il pas encore totalement la carrure requise par le caro Sassone ? Les déchirements psychologiques de ses personnages, comme son propre habit de concert, paraissent un peu trop larges pour lui.

Cette remarque vaut surtout pour les airs d’Ottone, de Giulio Cesare ou de Rinaldo ; ceux de Bertarido (Rodelinda) et de Tolomeo ont permis d’entrevoir un très grand interprète. Puisse-t-il ne pas se laisser enivrer par les acclamations chavirées d’un public — et parfois les compliments de critiques d’opéra — pour qui l’alpha et l’oméga de l’émotion musicale consiste à voir s’envoler, en passaggi véloces, la voix des anges dans des corps de jeunes gens.

Crédit photographique : (c) DR

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