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Paavo Järvi et Charlotte Hellekant au Théâtre Mogador

Sibelius, Berg, Nielsen

Magnifique concert à Mogador ce jeudi mettant à l’honneur deux des principaux compositeurs nordiques du XXe siècle : le Finlandais et le Danois . Hélas on se demande bien pourquoi la salle était loin d’être pleine lorsque que l’on connaît la qualité intrinsèque des œuvres proposées au public. En tout cas, ceux qui étaient présents ont largement applaudi chacune des trois compositions inscrites au programme ainsi que les interprètes en grande forme. La représentation a commencé par un hommage silencieux et émouvant de quelques secondes à la mémoire des victimes de l’odieux attentat terroriste perpétré à Madrid le matin même.

Le roi de la soirée fut indiscutablement le subtil chef d’orchestre d’origine estonienne , musicien extrêmement attentif à chacun des pupitres de l’. Son aisance remarquable contribua à conférer aux pièces interprétées toutes leurs saveurs et leur intéressante spécificité nordique. Inévitablement, on se pose la question de savoir si l’art de la direction orchestre de mérite d’être favorablement comparée à celui de son père, le célébrissime Neeme Järvi. A l’écoute de ce concert bien équilibré, il paraît évident que le fils possède déjà depuis longtemps tous les atouts d’un excellent meneur de phalanges. Ses quelques enregistrements discographiques disponibles nous avaient déjà convaincu du sérieux et de l’engagement de son art de la direction. Presque naturellement, dans le répertoire sibélien, il affiche une aisance évidente. Son disque consacré aux œuvres chorales avec orchestre du maître de Järvenpää ainsi que sa version de la Seconde symphonie le classent d’emblée parmi les fins connaisseurs de Sibelius (1865-1957). Ce soir, ce fut la musique de scène de Pelléas et Mélisande d’après Maeterlink, op. 46, élaborée en 1905 qu’il servit avec délicatesse et mesure, mettant en avant la merveilleuse orchestration de Sibelius ainsi que sa recherche d’atmosphères très évocatrices. On y retrouve tous les ingrédients qui appartiennent à son magnifique enregistrement de l’œuvre en 2001.

Les neuf mouvements de cette suite adoptent un climat majoritairement rêveur et regorgent de beauté et de mélancolie. Les instrumentistes soulignèrent avec soin et sensibilité les indications du compositeur relayées par un à la fois économe de mouvements et précis dans son soutien aux musiciens. Qu’il s’agisse des timbres originaux de « Aux portes du Château », des « Trois sœurs aveugles », de « Mélisande au rouet » ou bien encore du climat dramatique du dernier mouvement (« La Mort de Mélisande ») l’auditeur est invité à déguster des tableaux oscillant entre une énigmatique introspection et une évocation étrange d’un monde finissant (on songe particulièrement à la valse de « Mélisande »). La remarquable intervention du cor anglais dans ce même mouvement ou des deux clarinettes esquissant une sorte de ballade médiévale dans « Près d’une fontaine dans le parc » achèvent de nous convaincre de l’originalité d’un grand maître qui, contrairement au monde anglo-saxon, eut bien du mal à s’imposer en France.

Les Sieben frühe Lieder [Sept mélodies de jeunesse] d’ (1885-1935) nous ont quelque peu éloignés de l’atmosphère scandinave avant l’entracte. Ils appartiennent aux œuvres composées pour la femme du compositeur autrichien qui appréciait hautement cette partie de la production de son mari. Il les écrivit initialement pour voix et piano en 1905-1908 puis les orchestra bien des années plus tard (1928). Ces œuvres portent encore les ingrédients de l’expression postromantique c’est dire si l’on y retrouve de magnifiques élans lyriques allant parfois jusqu’à l’exaltation communicative. La mezzo-soprano suédoise aborda ses pièces chantées en allemand avec une diction parfaite et une sensibilité dont la séduction nous apparut plus évidente encore dans les forte. Le public lui a réservé un excellent accueil. Avec raison.

Le morceau de résistance du concert revenait au Danois (1865-1931) trop souvent oublié de nos concerts mais dont le catalogue recèle de véritables joyaux notamment dans le domaine de l’orchestre. La Seconde symphonie (1901-1902) avec son sous-titre « Les Quatre Tempéraments » qui témoigne de la passion de Nielsen pour la psychologie, l’observation et la réflexion sur le sens de l’existence, fut traitée avec le dynamisme et la franchise qui lui conviennent tant par Paavo Järvi que par l’ efficacement stimulé et impliqué dans ce répertoire rarement défendu en France. Les quatre mouvements très contrastés de l’œuvre furent déclinés avec suffisamment de caractérisation pour que s’esquissent sous nos yeux les gestes emportés du colérique (Allegro vif et soutenu), la démarche ralentie et fatiguée du flegmatique (Allegro commodo), la tristesse pesante du mélancolique (décrite par le biais d’un andante) et enfin l’impétuosité et l’emportement fougueux et incontrôlable du sanguin.

Ainsi à l’issu de cette belle représentation, la réponse à notre interrogation vient-elle comme d’elle-même : il ne fait aucun doute que Paavo s’impose comme le digne héritier de Neeme.

Crédit photographique : Photo (c) DR