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Une soirée Philippe Fénelon

A la manière de « Chez les Jacquin »

, l’un de nos compositeurs les plus en vue dans la création contemporaine entame à Besançon/Franche-Comté, avec le soutien de la DRAC, une résidence d’un an, à laquelle est associée l’artiste-peintre Anne-Marie Pécheur. Une mise en résidence qui aura, entre autres conséquences, celle de substituer à l’habituel prix de composition (œuvre créée traditionnellement lors de l’épreuve finale du concours des jeunes chefs d’orchestre) une œuvre symphonique de Ph. Fénelon, pour l’édition 2005 de ce concours. Le compositeur a déjà fait entendre, le 24 septembre dernier, son deuxième concerto pour piano et orchestre (Orchestre National de Lyon, soliste : Marie-Joseph Jude) ; mais, pour l’heure, se trouvent réunis au parterre de l’opéra-théâtre une poignée d’amis (une grosse centaine, tout de même) — mais ainsi définit-il — le public de cette soirée, un public intentionnellement réduit, en raison du lieu initialement prévu pour ce concert : la cour du musée « du Temps » (Palais Granvelle). Les conditions météo étant défavorables, il a donc fallu recourir à la solution de repli ; aussi devons-nous nous passer des travaux de « mise en lumière » d’Anne-Marie Pécheur et nous contenter de ces deux panneaux noirs, verticalement dressés sur un fond blanc fluorescent : un décor qui convient tout à fait au climat d’intimisme torturé qui règne dans les pièces de . Celui-ci prend soin de nous expliquer sa conception du programme : ces pièces en duo ne développent pas de dialogue entre les instruments, lesquels « forment un seul et même corps sonore », les timbres se fondant l’un dans l’autre. Pour une meilleure « imprégnation » de cette musique, il invite même à une écoute « les yeux fermés » pour en mieux saisir toute l’intériorité.

Chacun des quatre Fragments fait référence à un vers, lui-même extrait d’un fragment poétique d’Hölderlin. Le premier (pour violon/violoncelle) se rapporte au vers « Das Angenehme dieser Welt hab ich genossen » (Oui, j’ai joui des plaisirs de ce monde), le second (alto et cor de basset) illustre le vers « Der Jugend Freuden sind wie lang ! wie lang ! » (Ma jeunesse — et ses joies — sont enfuies depuis si longtemps !) ; le Fragment III (pour violon et trompette), sans doute le plus original quant aux combinaisons de timbres et le plus intéressant sur le plan des effets, « traduit » le vers « April und Mai und Junius sind ferne » (Avril, mai et juin sont aujourd’hui bien loin). La trompette, qu’on peut considérer ici comme « préparée» ou « à coulisse » (!) avec sa série de sourdines et un ressort élastique qui permet de faire coulisser un segment de la tubulure de l’instrument , produit ainsi des sons extrêmement séduisants et, tout comme les cordes dans les quatre pièces donne ainsi, à volonté, dans le quart de ton. C’est enfin au vers « Ich bin nichts mehr, ich lebe nicht mehr gerne » (Je ne suis plus rien, je n’ai plus goût à la vie) que se réfère le Fragment IV (pour flûte et violoncelle), autre pièce très intéressante du point de vue de l’alliance de timbres. La musique, dans ces quatre pièces de dix à douze minutes chacune, évoque le désarroi, le désespoir d’un être livré aux affres de la solitude, plongé dans un état de démence, qui ne vit plus que de souvenirs mais qui s’abandonne au renoncement et incline à une fascination morbide. Cette confusion des sentiments voit sa traduction musicale dans des lignes mélodiques qui procèdent souvent par mouvements contraires, se chevauchent ou très souvent empruntent des chemins de chromatisme exacerbé, accentuant la plainte ou le cri par des épisodes de tension extrême contrastant avec des sons qui vont s’éteignant en un morendo à peine audible, tel un dernier souffle de vie.

Ces pièces qui requièrent tout à la fois virtuosité, expressivité et intériorité, trouvent en ces musiciens de l’, parfaits techniciens et particulièrement aguerris au répertoire contemporain, des interprètes de choix. Evoluant ici sur leur terrain de prédilection, ils subjuguent, tant par la maîtrise instrumentale que par leur profonde compréhension de l’esprit de cette musique.

Au sujet des deux œuvres « classiques » incorporées au programme (Schumann faisant suite aux deux premiers Fragments et Mozart in fine), recommande avec raison de ne pas les considérer, en quelque sorte, comme des paysages familiers au cours d’un voyage en terre « étrangère », mais comme sources, parmi d’autres, ainsi que toute musique antérieure à notre présent et qui permettent la continuité dans la création. Ainsi, celle du rêve et de la féerie, avec les merveilleux Märchenbilder de (excellente prestation alto/piano des Contrechamps) ou de la simple et tranquille convivialité du célèbre trio « des quilles » de Mozart, lequel, depuis le fameux enregistrement de Gilles Thomé et ses amis (Zig-Zag Territoires) donne à chaque auditeur l’illusion d’être convié à quelque soirée « chez les Jacquin ».

Remerciements et reconnaissance, donc à Monsieur Fénelon, aux interprètes de l’, ainsi qu’à leur directeur artistique Philippe Albèra (qui composa le programme) pour cette soirée de musique intime, riche d’émotion et talentueusement servie.

Crédit photographique : © DR