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Ensemble Antonio Il Verso

Séduction baroque de Palerme

A Nice, le public vint nombreux pour admirer une exposition de photos artistiques de la Palerme baroque et entendre l’ensemble de cette ville : il Studio Di Musica Antica Antonio Il Verso, ensemble qui participe régulièrement aux enregistrements monteverdiens de . Cette initiative heureuse est l’œuvre de la Présidence de la Région Sicilienne – Bureau des Relations Diplomatiques et Internationales ; du Consulat Général d’Italie à Nice ; de l’Institut Culturel Italien de Marseille et du charisme d’organisateur de l’hôte de la manifestation en l’Eglise Saint Pierre d’Arène. C’est aussi une partie de la ville peu habituée qui vint dans une église-début XXe siècle sans apprêts (bien plus propice aux vocalises romantiques) pour venir découvrir la musique settecento sicilienne. Peu de têtes connus issues de la fréquentation des concerts du Vieux Nice et de ses églises baroques! Or ce fut une surprise : l’acoustique, ce soir-là, à cause de l’énorme masse humaine d’environ cinq cent personnes, fut exempte de l’effet bocal qui roule dans les vastes édifices néo-gothiques. Finalement, ce public novice s’installa dans une attention très fine et focalisée : le concert n’eut rien à redouter des désavantages du lieu ; le baroque fut une affaire d’oreille plutôt que de regard. L’ensemble se présentait en petite formation, un violon, une flûte soprano et une flûte voix, un luth et une viole de Gambe, un clavecin Basilio Timpanaro ; une soprano, un sopraniste, une alto, un baryton. Chacun fut mis en valeur par une pièce ou l’autre du concert.

Ce qui frappait dans les madrigaux quasi-Renaissance de Vinci et Il Verso (version plus torturée d’un autre madrigal d’Arcadel), ce fut l’extrême exactitude du travail des phrasés repris à l’identique par toutes les voix, l’osmose des dynamiques et surtout la couleur particulière de la disposition adoptée pour le quatuor vocal : la musique est élevée vers l’aigu en l’absence d’une basse vocale ce qui nécessite deux sopranos : au lieu de la disposition habituelle Soprano – Contre ténor – Ténor – Basse, on entendait la même formation transposée en Soprano – Sopraniste – Alto femme – Baryton : la subtilité de l’alliance choisie est de ne pas avoir disposé ensemble deux sopranos femmes mais de choisir une voix d’homme, légèrement plus épaisse en dessous d’une voix féminine plus blanche, ce qui par ailleurs rappelle la disposition usuelle des claviers à l’orgue dans les sonates en trio. En dessous les deux autres voix sont ainsi mises en valeur : celle du baryton possédait la clarté d’un violoncelle ; celle de l’alto, en plus d’être admirable, était particulièrement exposée dans sa position de « teneur » puisqu’elle chantait la partie du quatuor vocal à l’origine dévolue à un ténor. Il est à remarquer que la voix d’alto femme est généralement toujours sacrifiée lorsqu’elle se situe en dessous des harmoniques du soprano, à cause de la « confusion sonore » des types de voix trop proches et qu’on lui préfère la voix d’alto homme(cf. les préceptes de Matteo Fornari en 1749 pour l’emploi des castrats au soprano des falsettistes à l’alto– même problématique) : or ici la solution au problème par un changement total de tous les rôles est une véritable parure pour l’alto féminin et ce fut un régal d’écouter Fortunata Prinzivalli. Quant à l’équilibre entre les chanteurs, on ne peut que l’admirer quant on sait qu’il est souvent une question psychologique d’écoute et de respect d’autrui. Or le sopraniste, , qui visiblement était muni d’une voix particulièrement sonore, a su contenir son émission au profit de la beauté du son généré par le groupe.

Les pièces instrumentales furent jouées avec le même soin et la même musicalité. Le violoniste était d’une extrême douceur de toucher ; le claveciniste, tout le long du concert, fut d’un continuo inventif, sans démonstration, et poétique ; le clavecin était heureusement flamand avec des basses puissantes utiles dans l’acoustique difficile et l’on ne regretta pas ainsi la couleur vermeille d’un instrument italien. Particulièrement musicien fut Silvio Natoli, au luth, dans une Toccata d’Aragona qui possède un sujet simple et mémorable, véritablement joué avec cœur. On pouvait de plus s’y attendre, car, à la viole, l’artiste est de ceux qui donnent une âme à chaque note. Une découverte sont les pièces instrumentales de Bartolomeo Montalbano, portant toutes deux les noms de grandes familles siciliennes. Elles ont une simplicité parfaite et laconique, disent tout en peu de mot, résument, dans une écriture concise et sans longueur, l’art des échos et des diminutions de l’époque monteverdienne, la transposition et l’imitation des sections des madrigaux ou de l’arioso vocal aux pièces instrumentales (passages en ternaires, passacailles, fugato…). Cet auteur pourrait être une initiation pour les amateurs avant l’écoute des œuvres subtiles de de Castello et Falconiero ou, plus tard, les œuvres fleuve de Rosenmüller. Le tempérament du compositeur rappelle la puissance dans la brièveté d’un . La symphonie d’, sicilien émigrant dans la péninsule et principalement à Naples, fut trop lumineuse, romaine : « corellienne » dans son goût, pour illustrer l’invention capricieuse de cet auteur, invention que l’on admire dans d’autres œuvres, et qui est, peut-être, son héritage du style insulaire.

Pour la partie vocale plus moderne (milieu XVIIe) faite de cantates et de madrigaux expressifs et introduite par une Ciaccona de Bernardo Storace au clavecin, ce fut un bouquet de qualité et d’intérêt musicologique. Une cantate de Cataldo Amodei rappelait l’art de , à ce moment de l’Histoire de la musique attachant et encore souple, où l’arioso dominait et où l’air et le récitatif n’étaient pas encore séparés en numéros différents : tout se mêle, du lamento initial à l’air de bravoure, de la chaconne mélancolique jusqu’à l’allégro dansant. Il reste dans la tête, au sortir de la cantate, des « barbaro » et des « Si-i si » charmants. La soprano, au type de voix qui peut ne pas faire l’unanimité, l’emporte par la connaissance parfaite du style, la technique vocale, la perfection du travail, l’aisance de la théâtralité et surtout une diction et un naturel de la langue qui ferait pâlir des chanteurs enorgueillis d’un timbre plus charmeur. Enfin, le talent de Sigismondo d’India est si éclatant qu’il n’est même pas la peine de dire que c’est l’un des créateurs les plus réputés de la Sicile : étrangeté et qualité mélodique, imagination fantasque de l’harmonie. On aurait justement aimé que son expressivité soit mise plus en valeur dans le duo en langue sicilienne « La mia Filli » par une interprétation plus libre, plus « rubato » ; tandis que le madrigal final était un spirituel hommage à Nice sur le rythme de la danse « Nisarda », entre rigaudon et grecquisante scansion métrique. Une délicatesse comme tout le concert.

Crédit photographiques : © Metropolitan Museum of Art, New York