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Le Barbier de Séville : Réformateurs du Monde et de la Scène

Figaro y Beaumarchais

L’actualité lyrique de ce mois de mai porte l’accent sur le Barbier de Séville (mis en musique par Gioachino Rossini). Par son sujet et le choix des personnages, (un vieux barbon égoïste – Bartholo –, une beauté séquestrée – Rosine –, un amoureux conquérant-Lindor/Almaviva-) ; par la vitalité de sa musique, la partition offre l’aboutissement du genre buffa, spécialité des « grands » Napolitains, du XVIIe (Vinci) et du XVIIIe siècle : Pergolèse et Hasse, Leo, Latilla et Jommelli. Un siècle encore après ces derniers, la vitalité mélodique et rythmique de Rossini relève le défi de ses aînés.

En 1816, le musicien emporte la composition de son Barbier en 16 jours ! Fulgurance d’une génie précoce de 24 ans qui était alors sur le versant ascendant d’une gloire incontestable : derrière lui, Tancrède et l’Italienne à Alger, bientôt Cendrillon et la Pie Voleuse, surtout Semiramis et Guillaume Tell (1829)… son dernier ouvrage, qui allait tant compter pour l’émergence d’un nouvel opéra à la Française.

Mais il est un autre aspect de l’œuvre qu’il ne faut pas omettre : son livret, légué par l’un des esprits les plus « modernes » du XVIIIe siècle. Un texte trempé dans l’acide de la contestation de l’ordre social, dans l’encre de la critique aiguë de l’injustice et de la tyrannie ; de toutes les formes de despotisme, fut-il ici domestique… L’auteur en est Beaumarchais, un certain écrivain qui s’impliqua en son heure pour une réforme de l’opéra dit sérieux. A croire qu’avant le théâtre de la rue, c’est sur les planches que d’abord, Beaumarchais allume le feu de la Révolution. Les compositeurs ne s’y sont pas trompés qui adaptent les sujets de Beaumarchais, de Mozart à Rossini, s’inscrivant d’emblée dans la voie du renouveau musical.

D’un genre qui puise sa source chez les Napolitains, vers la Commedia dell’arte, plantant l’action en Espagne, Beaumarchais ajoute un personnage de son invention : Figaro, ancien valet, nouvel affranchi pour une société moderne, un vaillant prêt à rompre l’ordre social et qui sur la scène, exprime les idéaux de son auteur.

Sait-on aujourd’hui combien le pamphlétaire, esprit vif et acéré, œuvra, proche de Gluck, pour une nouvelle conception de la scène lyrique afin d’éviter l’ennui mortel dont le public semblait s’habituer ? Une tentative dans ce sens fut produite avec Tarare, fable orientalisante que mettra en musique, l’élève de Gluck, Salieri (lire la critique du DVD Tarare par Jean-Claude Malgoire récemment paru chez Arthaus Musik).

Lyricophile militant, Beaumarchais s’engage dans sa lettre : « Aux abonnés de l’Opéra qui voudraient aimer l’opéra ». Avec le Barbier, l’écrivain illustre l’Espagne où il a séjourné. En choisissant Séville, il précise encore la filiation qu’il entend revendiquer. La ville est la patrie d’un texte écrit au Siècle d’Or pour la scène : « El Burlador de Sevilla y Convidado di Piedra » de Tirso de Molina… lequel avait déjà en son temps, soit au XVIIe, inspiré Molière. La traduction française donne « le Barbier de Séville et le Convive de Pierre », (soit Don Juan) : en perspective s’inscrivent ainsi, déjà, des sujets dramatiques que l’opéra adaptera avec le succès que l’on sait…

En renouant avec un sujet traité par un dramaturge du baroque Espagnol, sous le soleil sévillan, Beaumarchais retrouvait aussi son cher orientalisme exotique. Il y développait ce format idéal pour que s’accomplissent selon lui, l’historique et l’imaginaire, cadres propices à l’essor d’un nouveau drame, littéraire et musical. Il s’agissait surtout de démontrer que l’opéra pouvait divertir en édifiant. On sait depuis qu’il s’agissait de bien davantage : le manifeste moderne contre les abus de l’Ancien Régime. Et Figaro incarne l’avènement d’un nouvel homme, libre, acteur de son propre destin voire initiateur de celui des autres.

Le texte de Beaumarchais était d’autant plus voué pour la musique qu’au départ, il s’agissait d’un opéra-comique pour le Théâtre des Italiens. Echec. L’auteur reprend son livret et l’adapte pour le théâtre mais avec tout de même sept airs chantés ! La Comédie Française acquiesce sans réserves et après quelques avatars liés aux frasques judiciaires de l’auteur, emprisonné et « interdit » de facto sur les scènes, le Barbier de Séville, dans sa version originale de 4 actes, suscite un triomphe dès sa première, le 26 février 1776.

En Figaro, il faudrait voir le double de Beaumarchais : héros des Lumières, investi déjà d’un idéal libertaire, contestant les privilèges de la naissance, défenseur du mérite et du caractère, capable d’une prose insolente contre l’autorité illégitime. Plus fascinant encore, le devenir de la pièce à la Cour de Louis XVI… quand, acteurs imprévus, souhaitant s’encanailler au risque de commettre l’irréparable, Marie-Antoinette (Rosine) et le Comte d’Artois (Figaro) s’approprient la modernité sulfureuse du texte… En interprétant ce Barbier moderne et visionnaire, savaient-ils qu’ils jouaient alors leur propre destin ?

Génie de la scène, Rossini semble achever l’œuvre réconciliatrice, -entre poésie et musique-, souhaitée par Beaumarchais. Sa verve et son tact semblent aussi s’accorder au pamphlet des Lumières.

Pas moins de quatre productions abordent différemment la partition rossinienne : de Lille à Montpellier, de Bordeaux à Nancy, le Barbier de Séville est à l’affiche des maisons d’opéra, à partir du 10 et jusqu’à la fin du mois de mai.

Voir notre agenda des régions, « thématique Le Barbier de Séville ».