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Radu Lupu, la force tranquille

Râblé, comme serré dans un costume trop petit pour lui, le cheveu en bataille, la barbe hirsute, la démarche assurée, entre, suivi de , le nouveau chef titulaire de l’. Droit, presque raide sur une chaise à dossier, le buste légèrement incliné vers l’arrière, il ressemble à la désormais célèbre image de Johannes Brahms à son piano. Les mains sur les cuisses, il reste impassible. Comme indifférent à l’appel de la musique qui s’élève. Le tempo se met en place, les mesures de l’orchestre s’enchaînent. sagement installé, comme un spectateur privilégié invité au milieu d’un orchestre, jette quelques regards en direction du chef qui s’agite sur son podium. Dans quelques secondes, c’est son piano qu’on attend, mais économe du geste, ses mains restent comme figées à ses cuisses. On craint presque qu’il oublie les premières attaques. Mais bientôt, comme sorti du néant, le clavier résonne sous ses doigts. Quelle plénitude de son! Quelle puissance! Jamais on ne pense cette économie du geste capable d’une si grande force émotionnelle. Le discours pianistique est clair, distinct, articulé sans dureté ni sécheresse.

Mais soudain, on décèle un léger malaise. Comme une lutte de pouvoir entre la direction d’orchestre de et le piano de Radu Lupu. Qui commandera? Le chef ou le soliste? La puissance d’un orchestre sans cesse dirigé vers le forte ou la force tranquille d’un piano attaché à la musicalité? Janowski ne lâche pas, reprenant la conduite souvent sèche d’un orchestre aux ordres. Dans ces deux mondes qui s’opposent, le pianiste donne quelques signes pour inciter le chef à le suivre dans son chemin intimiste. Quittant son clavier avec un bras tombant lentement, les doigts écartés, il incite l’orchestre au calme de son phrasé. Mais las, lancé comme un défi à la musique, le chef allemand impose son volume excessif à un orchestre trop heureux de l’aubaine, lui dont les pianissimi n’ont jamais été la spécialité.

Pourtant, au début du Largo, une rémission paraît s’affirmer. La grâce descend sur le concert. Avec une si grande délicatesse que le sublime message musical envahit les pupitres, Radu Lupu pose ses accords. Durant ces quelques rares instants, profitant d’un léger relâchement du chef, le pianiste s’empare de la musique. Instants magiques bientôt évanouis, Marek Janowski rassemble son orchestre derrière lui et l’entraîne vers un Allegro final tonitruant n’offrant au pianiste que de rares fenêtres d’expression, les tutti couvrant le piano.

Navré mais néanmoins très applaudi, le pianiste roumain régale le public d’un bis sous forme d’un Rondo de Ludwig van Beethoven. Seul, il peut enfin laisser parler sa musicalité sensible. S’appuyant sur les contrastes de son jeu, c’est pure merveille d’entendre (enfin) la plénitude et la finesse de son piano. Effleurant le clavier jusqu’au son le plus tenu, prolongeant sa musique dans des silences évocateurs, Radu Lupu offre une lecture subtile de l’œuvre beethovénienne. C’est porté par le triomphe qu’il retourne en coulisses emportant ce cadeau d’un public enthousiasmé par son talent, le jour de son 60e anniversaire.

En seconde partie, la Symphonie n° 9 de Schubert subit un traitement sonore relevant plus de la performance sportive que de la musique. Dans la précipitation perpétuelle, le nouveau directeur artistique de l’Orchestre de la Suisse Romande porte son ensemble vers des formules orchestrales excessives. Oubliant le romantisme qui parsème l’œuvre schubertienne, les thèmes mélodiques sont noyés dans un magma instrumental confus et sans respiration. Une musique en apnée. Germanisant à l’excès, Janowski donne Bruckner là où il devait inviter la poésie de Schubert.

Pour ses premiers concerts à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande, Marek Janowski semble pourtant avoir gagné l’adhésion de l’orchestre. « Balai neuf balaie bien! ». L’histoire a montré la versatilité des musiciens de l’orchestre romand envers ses chefs (après un petit quinquennat de Fabio Luisi, Pinchas Steinberg n’a « tenu » que trois ans à la tête de la formation genevoise!). Si, comme ne cesse de l’espérer M. Metin Arditi, le président du conseil de Fondation, il entend que l’OSR figure parmi les dix meilleurs orchestres européens, il faudra que son ensemble apprenne non seulement à jouer (ce qu’il ne fait pas si mal), mais encore à chanter (ce qu’il ne sait pas). Et Marek Janowski, le premier, avec eux!

Crédit photographique : © Kelly Ferjutz