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Une adaptation de Leoncavallo

La tragique histoire de Paillasse

La réalité est-elle toujours acceptable ? En 1892, écrit le livret et compose ce qui restera son œuvre la plus connue, I Pagliacci. Traduit en français deux ans plus tard, l’opéra est représenté au Grand Théâtre de Bordeaux. Cette œuvre entre au répertoire de l’Opéra de Paris en 1902, et devient du même coup l’un des opéras les plus populaires de son temps. Paillasse est l’histoire d’un clown, Canio (), directeur d’une troupe de comédiens ambulants, qui, très amoureux de sa femme Nedda (), joue sur la scène le mari trompé. Cela ne le dérange pas tant qu’il est certain qu’il ne l’est pas dans la réalité. Pourtant, un jour, le doute est plus fort que lui, et sûr d’être trompé, il tue sur scène sa femme et son amant. a fait le plan de son ouvrage d’après un fait réellement arrivé en Calabre. Il profite alors de ce que son père est juge et siége au tribunal de Cosenza, pour noter les détails de cette histoire tragique. Du coup, l’œuvre dépeint le réel tel quel, sans l’imagination artistique du créateur. Les chanteurs témoignent tous de qualités vocales et théâtrales indéniables. La voix très prometteuse de chante la souffrance de Canio, par des pleurs emplis de sincérité. Pierre Corbel (Tonio, baryton), (Silvio, baryton) et (Beppe, comédien) sont tout aussi excellents, même si parfois, quelques difficultés de justesse ça et là ne ternissent en rien l’ensemble d’une qualité idéale. C’est sans doute la soprano qui retient toute l’attention du public. Après avoir étudié le chant avec Eva Saurova et Joëlle Vautier, elle suit les conseils de Montserrat Caballé, décrochant au passage le Grand Prix de Mélodie Française «  ». Ses interprétations touchent à tous les horizons de la musique vocale. Elle participe à la création mondiale de l’opéra de Régis Campo, Hatim le Généreux à l’Opéra de Besançon en mai 2004, aux Noces de Figaro de Wolfgang Amadeus Mozart, à Herblay en 2002, ainsi qu’à La grande Duchesse de Gerolstein d’Offenbach à l’Opéra de Clermont Ferrand. Sa voix est régulièrement saluée par la critique musicale nationale comme internationale, et La tragique histoire de Paillasse, témoigne encore de sa présence indiscutable sur scène.

La mise en scène est très originale, et surtout parfaitement équilibrée. Xavier Ricard choisit une première partie plus retenue, plus sobre, tout en préservant la légèreté de mœurs des personnages, tour à tour frivoles et trompeurs. Alors que la seconde partie de la pièce, plus tragique à cause du meurtre, est balayée d’un souffle loufoque et drôle, proche de la folie. Responsable de l’action artistique de l’ARCAL, dramaturge de l’Opéra de Nantes de 1990 à 1995, Xavier Ricard est depuis longtemps soucieux de mêler chanteurs et comédiens sur un plateau de théâtre. Il n’est pas à sa première réussite, après L’Arme à cœur d’après Monteverdi, Wolfgang caro moi ! ou La Stilla Opéra d’appart’ d’après le château des Carpates de Jules Verne, il donne dans La Tragique histoire de Paillasse, une nouvelle fois la preuve de son talent, classique certes, mais ouvert sur une modernité justifiée. Ce parti prix de mise en scène s’accompagne d’une réussite musicale dirigée par Pierre Rouillier, ancien soliste de Radio France, lauréat de la Fondation Menuhin, qui ne compte plus les nombreuses récompenses de Diapason ou du Monde de la Musique. Choisir un trio instrumental (violon, contrebasse et accordéon) pour accompagner cette histoire peut paraître risqué. Pourtant, il n’en est rien. Plus qu’original, le trio se révèle fort judicieux, puisqu’il permet une richesse d’expressions des émotions humaines en préservant l’intimité et le climat de l’homicide conjugal. Solide perspective qui rend à la pièce le paradoxe de la vie : celui d’être drôlement triste parfois lorsqu’on connaît les raisons d’un meurtre, mais toujours inacceptable de l’extérieur de cette intimité. Une réelle fusion entre les musiciens et les chanteurs donne à La Tragique histoire de Paillasse, un moment fort de l’intimité humaine, qui permet aux spectateurs de saisir directement le discours dramatique, et de ne jamais s’ennuyer une seconde. Les musiciens sont hors pair, bien habitués à l’accompagnement des comédiens et chanteurs. Leur présence sur scène est naturelle et permet d’apprécier toute l’originalité de cette mise en scène. Dernières félicitations pour toute l’équipe théâtrale autour de Xavier Ricard, excellente mise en lumière de ce spectacle par Nicolas Roger et des costumes par Jean Luc Ollivier, surtout pour la seconde partie du spectacle. Mention particulière pour Pascal Ferrero, spécialiste des perruques, qui trouve ici un excellent chapeau pour Nedda, porté à merveilles par Anne Rodier, mais on n’en dit pas plus sur ce plaisir des yeux et des oreilles. Allez vite le partager avec tous ces jeunes artistes naissants.

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