ResMusica - Musique classique et danse
- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Le bonheur, c’est de le chercher …

et I Musici

Depuis trois années consécutives, et l’Orchestre de Chambre I Musici de Montréal, annoncent le printemps d’une manière fort originale. Nous avions apprécié le spectacle quelque peu décapant de l’an dernier, Une nuit à l’Opéra (Voir article). Cette année encore, c’est un concert haut en couleur qui comporte deux volets bien distincts.

La première partie intitulée À la recherche du bonheur aurait pu porter le titre suivant : Rêveries au pays des contes. Il existe une fée au Québec, à la voix d’ange et à la diction pure que le temps n’a pas altérées. D’une génération à l’autre, de la poupée Fanfreluche à la Grand-Mère, Kim Yaroshevskaya berça nos enfances au théâtre et dans des émissions de jeunesse. Dans les pages ouvertes d’un grand livre, elle raconte sur le mode d’antan, des histoires toutes simples – d’un lopin de terre que deux voisins se disputaient à l’escargot qui entreprit son long périple au sommet de l’arbre ; Du trésor caché dans l’homme à l’arbre de la sagesse – histoires souvent drôles, parfois émouvantes ou d’un humour grinçant. Elle les transforme aussitôt en images savoureuses à saveur philosophique. C’est notre matriochka nationale, celle qui nous offre sur fond de tradition russe, des œufs de Pâques finement ciselés. Ce sont des bijoux d’invention racontés par notre Comtesse de Ségur à la beauté impériale, qui a su adapter nos rêves aux siens par la langue et par la sensibilité.

Les extraits musicaux ne sont pas un simple accompagnement sonore, mais un commentaire senti, un prolongement prégnant, s’intégrant parfaitement aux contes dans une féerie des sons et des sens. Nous pensons à l’irruption du clarinettiste et de la musique Klezmer ou encore à certains instrumentistes dans une description bon enfant de la vache et de la cloche, de l’enfant au tambour ou encore du vent et du bruissement des feuilles de l’Arbre de la sagesse. Le bonheur est-il dans le pré, comme l’a écrit Paul Fort ? Il est dans le grimoire de Kim Yaroshevskaya, celle qui a le don de faire ressortir la musique des mots.

En deuxième partie, on change carrément de registre avec l’opéra The Old Maid and the Thief de . Opéra grotesque en 14 scènes, l’intrigue désopilante à souhait, peut se résumer en quelques mots. Comment une femme respectable, mais menteuse et kleptomane, peut transformer un pauvre diable honnête en voleur des grands chemins ? La réponse pourrait bien être : l’occasion fait le larron ! Quatre personnages se partagent la scène : Miss Todd, une femme respectable et Laetitia, sa bonne plutôt délurée, Miss Pinkerton, une voisine qui rapporte tous les potins et les ragots du voisinage et Bob, un vagabond. L’histoire est ténue mais fonctionne à merveille. Le vagabond finira par s’enfuir avec la bonne, – les soubrettes ont toujours l’imagination fertile à l’opéra – laissant Miss Todd seule et allégée de ses précieux objets de valeur. D’une durée totale n’excédant pas une heure un quart, cette comédie sarcastique agit comme un délicieux poison, injecté dans les veines d’un certain puritanisme américain. Le jeu des acteurs est toujours d’une grande efficacité.

La mise en scène d’Alexandre Marine associée à Anne-Catherine Lebeau fonctionne à la vitesse de l’éclair et avec la drôlerie d’un théâtre de boulevard. Les changements de décors se font en un tour de main. Il s’agit de douze panneaux posés sur quatre trépieds que l’on fait pivoter selon les différentes scènes. Cela rajoute à l’humour ambiant de la pièce. Ces décors sont l’œuvre de Natasha Turovsky, qui en plus d’être violoniste à l’orchestre, démontre une fois de plus son habileté à créer de véritables toiles. Il n’y a pratiquement pas d’accessoires sur scène, tout est imaginé à partir de figures peintes. Ainsi, voyons-nous le voleur, ou encore le vagabond dans le plus simple appareil. Le beau contralto de Geneviève Couillard-Després en Miss Todd, et Karin Côté en Laetitia aux aigus bien affirmés, sont toutes deux irréprochables scéniquement. Nous retrouvons Marie-Josée Lord au meilleur de sa forme vocale, dans le rôle indiscret de Miss Pinkerton, qui cherche à connaître quel est cet étranger qui vit chez sa voisine ou annonçant qu’un dangereux criminel évadé de prison rôde dans le quartier. Enfin, dans le rôle de Bob, a le physique de l’emploi. Sa belle voix de baryton en impose aux deux femmes et agit comme un argument péremptoire. À tous ces éléments mentionnés qui frôlent la perfection, se greffe l’Orchestre I Musici, d’une chatoyante sonorité. Leur chef, Yuli Turovsky, toujours attentif aux voix, mène le jeu, d’une main de maître.

Crédit photographique : Kim Yaroshevskaya © DR

Conception des panneaux : Sasha Marin