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The Beggar’s Opera, le double outrage du temps

The Beggar’s Operal’Opéra du gueux– fut créé à Londres en 1728 par le librettiste , en réaction à la corruption politique et la décadence morale qui régnaient à l’époque en Angleterre. Il imagina pour cela une intrigue se déroulant dans le milieu de la pègre : les protagonistes sont des escrocs, des receleurs, des voleurs, des assassins ou des prostituées, n’ayant pas la moindre notion de morale. Le mensonge est de règle, la trahison un mode de vie.

Or, si le procédé était novateur au moment où le spectacle le plus prisé était l’opera seria, peuplé de dieux et de héros sans reproches, notre XIXe siècle a vu bien pire depuis, et il est difficile de considérer l’œuvre du même œil moqueur que ses contemporains, et plus ardu encore de se l’approprier d’une façon intime : nous percevons par exemple les allusions au Premier ministre Whalpole car elles nous sont expliquées dans la pochette d’accompagnement, mais nous ne pouvons en rire que de l’extérieur.

La musique originale est de , consistant en de brèves chansons sans grandes prétentions artistiques, intercalées entre des dialogues parlés, à la façon de notre opéra-comique. Ce nouveau genre de divertissement, baptisé opéra-ballade, fit fureur de l’autre coté de la Manche.

The Beggar’s opera, révolutionnaire aussi bien par son sujet que par sa forme musicale, se moque également des excès de l’opera seria en parodiant ses travers. Cela encore, l’auditeur moyen l’apprend dans les livres, mais est bien en peine de l’appréhender, car il n’entend guère que des chansons simplettes, et si la marche des brigands est parodiée sur la marche des croisés du Rinaldo de Haendel, si le mot dirt (saleté) est accompagné d’une vocalise grandiloquente, il ne l’entendra probablement pas. L’orchestration originale perdue a excité l’imagination de certains compositeurs, tels Benjamin Britten, ou Kurt Weill qui s’inspira de l’œuvre pour composer son Opéra de quat’sous. Dans le présent DVD, les arrangements ont été réalisés par et .

Cette difficulté d’appréhension du spectateur moderne est le premier outrage du temps que subit The Beggar’s opera, mais il en est un bien pire : c’est la réalisation du film datant de 1983, qui fleure bon ses eighties. Les plans sont fixes et pris de très près, sur fond de décor flou mais sentant quand même bien le carton pâte. Les personnages bougent à peine, quelques gags éculés surnagent ça et là. Bref, l’intérêt visuel est minime, si ce n’est de contempler la gueule d’ange de , héros de Tommy, l’opéra rock de notre adolescence, qui elle au moins, n’a pas subi du temps l’irréparable outrage.

L’ex-chanteur des Who est d’ailleurs le seul véritable chanteur (la voix, même hors de son répertoire, est vraiment très agréable) et le seul interprète connu, tout du moins du public français, mis à part en attente du qui lui apportera la notoriété. En effet, la musique, très simple, ne nécessite pas de chanteurs aguerris, la tradition tendant à distribuer les rôles à des acteurs.

Alors, si vous voyez ce DVD dans les bacs, arrêtez-vous sur la jolie frimousse de , fredonnez, nostalgique, « see me, ear me, touch me ». Si vous n’êtes ni fan de , ni fou d’opéra-ballade, il n’est pas nécessaire d’en faire l’acquisition.