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Deux couples célèbres de la littérature musicale française

Sur un même CD Decca de la belle série australienne « Eloquence », voici réunis deux couples célèbres de la littérature musicale française : Daphnis et Chloé (1912) de Ravel sous la baguette de Lorin Maazel, et Pelléas et Mélisande (1898) de Fauré sous celle d’. La brève et discrète suite de la musique de scène raffinée de Fauré aura d’ailleurs tout intérêt à être appréciée en premier lieu, afin de ne pas être écrasée par l’ultime orgie sonore du ballet de Ravel ; la chronologie des œuvres le justifie également.

, le fondateur de l’, a toujours été un remarquable défenseur de la musique russe et française, et sa vision des quatre pages de Pelléas et Mélisande est l’une des plus poétiques et des plus convaincantes qui soient, déniant la réputation simpliste de froideur intellectuelle du grand chef suisse. Caractéristique particulière de son interprétation, il place en fin de suite la célèbre Sicilienne, c’est-à-dire après la Mort de Mélisande et non pas juste avant ; cela peut se discuter, car l’œuvre paraît s’achever idéalement par la mort de l’héroïne, mais il ne faut pas perdre de vue que, d’abord, la Sicilienne fut orchestrée par Charles Kœchlin, et ensuite elle est une page antérieure à Pelléas et Mélisande, élégant intermède sans rapport direct avec l’action, qui fut incluse par après telle quelle, c’est-à-dire en version Kœchlin, dans la suite réorchestrée par Fauré : ces deux raisons suffisent à justifier le choix d’Ernest Ansermet ; de toute façon, l’actuelle facilité de programmation des plages d’un CD permet à tout un chacun de réaliser son propre choix. La musique de scène fut écrite en 1898 par pour les représentations de Pelléas et Mélisande au Théâtre du Prince de Galles à Londres, quatre ans avant la création de la version lyrique due à Debussy.

Il semble que le label Decca ait des affinités toutes particulières avec le ballet Daphnis et Chloé de dans sa version intégrale : Ernest Ansermet précisément, le légendaire Pierre Monteux (son créateur), Charles Dutoit et Lorin Maazel en ont offert des versions de très haut niveau à divers égards. Il est vrai que Decca a toujours été à la pointe de la technique de l’enregistrement sonore, et l’œuvre de Ravel, par sa luxuriance instrumentale, ne pouvait que convenir admirablement au dessein d’une reproduction sonore proche de la perfection, mettant en valeur toutes les subtilités orchestrales. Lorin Maazel succéda à George Szell en 1972 pour dix années comme directeur musical de l’Orchestre de Cleveland qu’il avait déjà dirigé en 1943 (à treize ans !) Il est frappant de constater que tous deux ont une réputation de chefs rigoureux, précis, disciplinés et brillants, tandis que le répertoire de Szell était plus traditionnel que celui de Maazel qui a créé nombre de compositions contemporaines. De plus, cette apparence chez Lorin Maazel de froideur et d’une certaine distance vis-à-vis de la partition semble particulièrement bien correspondre à la musique de Ravel dont on connaît chez ce chef les totales réussites que sont L’Enfant et les sortilèges et L’Heure espagnole (DG 449769-2). Il n’est donc pas étonnant que cette évocation stylisée de la Grèce antique qu’est Daphnis et Chloé convienne particulièrement bien à la baguette de Maazel qui, s’il n’a pas le niveau de poésie sensuelle d’un Pierre Monteux par exemple, révèle idéalement toute la chatoyance, la splendeur et la virtuosité d’une partition réputée des plus complexes et difficiles du répertoire orchestral. Curieusement, cette version n’avait été publiée que de manière éphémère en microsillon ; réjouissons-nous donc de la voir réapparaître sous forme de CD en série très économique et, espérons-le, plus durablement.

Les prises de son, cela va de soi, sont excellentes ; celle de Daphnis et Chloé, réalisée analogiquement en 1975, d’une dynamique remarquable, est absolument digne des meilleures captations numériques.