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Genoveva

L’année Schumann n’a pas encore apporté de grande révélation du point de vue discographique, mais elle nous permet quand même d’entendre grâce à l’éditeur allemand Acousence une nouvelle version de Genoveva, opéra dont on se demande à chaque écoute ce qui lui vaut sa mauvaise réputation (peut être même son manque de réputation), tant la partition recèle de beautés, et ne se limite pas à sa célèbre ouverture. La musique composée par Schumann est d’une subtilité harmonique fascinante, d’une orchestration limpide et d’une extrême richesse thématique. Le livret, s’il peut sembler un peu suranné avec ses châteaux forts, ses paladins et ses sorcières, est limpide, et va droit au but. Lohengrin de Wagner, composé à la même époque, utilise d’ailleurs un cadre similaire sans s’attirer de critiques.

Le livret est dû à la plume même de Schumann, qui s’est inspiré des pièces de Ludwig Thieck Leben und Tod der heiligen Genoveva, et de Friedrich Hebbel Genoveva. Ces deux pièces sont elles-mêmes basées sur la légende de Sainte Geneviève. L’action est simple : le comte palatin Siegfried est appelé à la croisade par Charles Martel. Il confie la garde de son château et de sa jeune épouse à Golo, son meilleur chevalier. Celui-ci est un être velléitaire, que son ancienne nourrice Margarethe n’a aucun mal à persuader de faire la cour à la femme de son maître. Genoveva l’éconduit sans ménagement, et Golo décide alors de la piéger en faisant croire à la cour qu’elle passe la nuit avec Drago, un serviteur. Celui-ci est abattu sur-le-champ, et Genoveva est enfermée. Pendant ce temps, Siegfried, revenu blessé de la croisade, se fait soigner à Strasbourg par Margarethe, qui tente de l’empoisonner. Arrive Golo, porteur de la nouvelle du prétendu adultère de Genoveva. Fou de rage, Siegfried donne à son lieutenant son anneau et son épée, qu’il devra montrer à Geneviève avant de l’exécuter. Margarethe possède un miroir censé avoir la faculté de montrer le passé. En le regardant, Siegfried voit sa femme et Drago dans la même chambre. Il brise ce miroir ensorcelé et s’enfuit. C’est alors que l’esprit du serviteur s’élève du verre brisé, et promet à la nourrice une mort atroce si elle ne révèle pas la vérité au Comte. Le quatrième acte est le plus émouvant. Genoveva est emmenée dans la forêt par deux hommes d’armes afin d’être exécutée. Proclamant son innocence sous leurs railleries, elle tombe en prières devant une statue de Marie. Golo arrive avec l’épée et l’anneau, et veut la persuader de fuir avec lui. Devant son refus obstiné, il part se donner la mort. Geneviève se prépare elle aussi à mourir, mais au moment où le glaive va s’abattre sur elle, le cor retentit. Margarethe a avoué le complot à Siegfried qui vient sauver sa jeune épouse de la mort. L’opéra se conclut dans la réconciliation et l’allégresse générale.

Sur ce beau livret, Schumann compose une musique très inspirée, aux parties chorales savamment développées, et qui donne une très large part à un orchestre omniprésent. C’est une musique assez peu théâtrale, qui n’exploite pas toujours le potentiel dramatique de chaque scène, mais d’une beauté assez austère, et qui possède souvent un caractère hymnique, proche de la musique sacrée.

Pour connaître Genoveva, on peut en attendre une hypothétique production ou version de concert qui serait donnée près de chez soi, ou bien, si on ne veut pas mourir idiot, on peut faire l’acquisition d’un coffret discographique. Trois versions existaient jusqu’à présent : une ancienne, dirigée par Kurt Masur à Leipzig en 1976, qui réunit une distribution prestigieuse : Edda Moser en Genoveva, en Siegfried, Peter Schreier en Golo, Gisela Schröter en Margarethe, rééditée par Berlin Classics en 1992, et qui se fait rare. Deux autres versions sont plus récentes : celle de Gerd Albrecht chez Orfeo, et celle de Nikolaus Harnoncourt avec Ruth Ziesak, Rodney Gilfry, Deon van der Walt et Marjana Lipovsek. Enregistrée durant ses grandes années chez Teldec, elle reçut un accueil très favorable de la critique, mais n’est plus disponible actuellement. L’horizon est donc relativement dégagé pour la nouvelle venue de chez Acousence, qui n’a pas à pâlir devant ses concurrentes. La distribution aligne certes des noms moins ronflants, mais les voix sont jeunes et prometteuses, et aucune ne démérite.

Dans le rôle-titre, fait valoir la fraîcheur et la beauté fragile de son timbre, et un chant investi et soigné. Elle peut être considérée comme la Genoveva de référence face à la jolie mais uniforme Ruth Ziesak, et à l’impressionnante Edda Moser, dont la grande voix et le chant surpuissant la rendent relativement peu crédible en jeune victime. En Golo, a de faux airs de Peter Schreier, au niveau de l’intonation et du timbre, mais les aigus sont moins aigres et la conduite du chant plus souple. Il n’a rien à envier à Déon van der Walt, le Golo de la version Harnoncourt. Morten Frank Larsen est un Siegfried robuste et sonore, qui surclasse le pâle Oliver Widmer. Son chant est moins subtil que celui de Dietrich Fischer Dieskau du coffret Masur, mais il rend finalement mieux le caractère épais et emporté de Siegfried. Enfin, Andrea Baker est peut être un peu trop jeune et jolie de timbre pour incarner parfaitement la malfaisante Margarethe, mais le chant est nuancé et inquiétant, et elle est finalement assez crédible. Les petits rôles sont très bien tenus, même s’ils n’ont pas là encore, le glamour des autres versions, en particulier celle de Nikolaus Harnoncourt, qui aligne quand rien moins que Rodney Gilfry en évêque Hidulfus et Thomas Quasthoff en Drago.

Marc Piollet dirige l’œuvre avec beaucoup de maîtrise. Sa direction n’a pas la puissance et le naturel de celle de Kurt Masur, et elle n’est pas aussi creusée et dramatique que celle de Harnoncourt, mais les tempi sont vifs, le lyrisme généreux, et la lisibilité parfaite. L’orchestre de Wiesbaden est une formation typiquement allemande, disciplinée et puissante, mais aux timbres un peu crus. Ces sonorités rustiques conviennent cependant très bien à la musique de Schumann, et les solistes jouent très proprement.

Cette intégrale de Genoveva est une parution importante, qu’il convient de saluer, car elle sert mieux qu’honnêtement, talentueusement, un chef d’œuvre que tous les amateurs d’opéra allemand devraient connaître.