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Du langage et de la poésie

: portraits croisés

« Le langage est la maison de l’être ». Cette phrase du philosophe Martin Heidegger résume assez bien l’orientation d’une programmation plus qu’audacieuse pour ce troisième concert du cycle consacré à une très grande femme compositeur de notre temps, Madame , par la Cité de la Musique. Hommage des plus émouvants rendu par l’, conservatoire où elle enseigna succédant à Olivier Messiaen pendant dix-sept ans, sous la direction de et en présence de Betsy Jolas entourée chaleureusement de , Claude Samuel, Alain Poirier, , et tant d’autres. Hommage mérité enfin pour cette femme dont la musique s’est toujours située en marge de tout courant particulier, ce qui lui permis d’avoir une certaine indépendance dans le contexte musical houleux des années 50 où s’affrontaient deux tendances : les « avant-gardistes » et les « conservateurs ».

Cette programmation très éclectique nous a offert la possibilité d’accéder au jardin secret de Betsy Jolas. Parcours original dans le XXe siècle musical de Debussy jusqu’en 1986, date de la composition de Just a Minute de Betsy Jolas. Chocs esthétiques a priori dans l’association de ces œuvres très diverses : Just a Minute et Tales of a Summer Sea de Betsy Jolas, Rondes de Printemps de , L’Arbre des Songes (concerto pour violon) d’ et Three Dance Episodes from « On the Town » de .

Clin d’œil musical de Betsy Jolas à ses racines tant sur un plan musical que sur un plan personnel. En effet, c’est elle qui a choisi chacune de ces œuvres pour les offrir aux auditeurs. Ce choix musical correspond bien à cette femme pertinente, aux yeux pétillants de vitalité et d’intelligence et à l’humour corrosif.

Just a Minute est une petite mise en bouche au concert, sorte de fulgurance musicale confiée à l’orchestre. Comme son nom l’indique cette pièce ne dure qu’une seule minute, à peine le temps d’entrer dans l’univers de Betsy Jolas que déjà nous en sortons. Le temps y est tapi comme un fauve qui regarde sa proie s’agitée. Sorte de clé permettant d’entrer dans son monde musical, dans son langage et dans sa recherche esthétique.

Rondes de Printemps de est la troisième des Images pour orchestre. Souvent oubliée et masquée par Ibéria, qui est le volet central de ces Images, Rondes de Printemps souffre d’une méconnaissance du public. Tout comme dans une des Estampes pour piano datant de 1903, Jardin sous la pluie, Debussy emploie une mélodie populaire Nous n’irons plus au bois qui s’insinue dans le déroulement musical, mais ces présentations successives, voire même ces variations thématiques sont aussi subtiles qu’imprévues. Pour citer Besty Jolas, nous saisissons ici la « suggestion d’une réalité, non plus au moyen de son image reconnaissable, mais à travers l’impression produite par elle où subsiste en filigrane « l’image » de jadis ».

Tales of a Summer Sea de Betsy Jolas est une pièce hybride. A l’origine il s’agissait d’une musique pour la télévision. Ces pages étaient initialement prévues pour La tempête de Shakespeare. La traduction de la pièce était signée d’André du Bouchet qui eu l’idée narrative musicale : « La tempête est une pièce baignée à tout instant par la mer, même quand on ne la voit pas. Il serait beau d’imaginer une musique de mer qu’on ait de temps en temps en tête sans la voir ». C’est ainsi que Betsy Jolas a construit cette pièce comme une succession de plusieurs vagues. La genèse musicale de cette œuvre se retrouve aussi dans le modèle debussyste, en particulier celui de La Mer. Tout comme Debussy, Betsy Jolas joue sur les masses sonores et sur les dynamiques. Mêlant macrocosme et microcosme, elle fabrique son univers musical et tend vers ce que Debussy a appelé « la chair nue de l’émotion ».

a composé L’Arbre des songes pour répondre à une commande de Radio-France et à l’intention d’. Le thème de l’arbre construit l’œuvre. En effet, c’est une impressionnante ramification de motifs sans cesse revivifiés par une sève invisible. Quatre épisodes principaux sont reliés par des interludes, qui sont tous de nature différente. Le soliste se mêle intimement « à son environnement orchestral, une même pulsation devant animer l’un et l’autre et […] un contours mélodique parcourt l’ensemble de la partition, sorte de noyau central de la partie soliste » comme l’a définit Dutilleux. Le troisième épisode principal est suivi par le moment le plus énigmatique de la partition : la stylisation d’un accordage d’orchestre, entièrement écrit par Dutilleux. Tout comme chez Debussy, la question du timbre est omniprésente dans ce concerto.

Three Dance Episodes from « On the Town » est issue de la collaboration de avec les auteurs Comden et Green. Cette comédie musicale est plus connue en France sous le nom Un jour à New York. C’est Fancy Free de Bernstein, composée un an plus tôt, qui a servi de base au « musical » On the Town. Ce joyau de la comédie musicale porte en germe West Side Story, notamment dans le traitement percussif, les brusques ruptures de tempo, l’omniprésence du jazz, symbolisant New York. Les trois pièces représentent des moments-clés de la comédie musicale. Le premier épisode est intitulé The Great Lover Displays Himself, le deuxième Lonely Town et enfin le troisième Times Square : 1944.

Si tous les ingrédients étaient réunis pour faire de ce concert « hommage » une réussite, un seul petit bémol s’est introduit du début jusqu’à la fin. En effet, , grande interprète de musique contemporaine au demeurant, s’est essayée à la direction sans grand succès. Sa main gauche était absente et sa main droite battait la mesure comme un étudiant de première année de direction le ferait. Une tension palpable était présente au sein de l’orchestre qui malgré tout était très juste, volontaire et ensemble. Le seul reproche que l’on peut tout de même faire c’est une absence de contrastes forts des dynamiques. Quel dommage ! Tout de même, pari audacieux d’une programmation éclectique et assez difficile relevé avec humilité et une grande fraîcheur par les étudiants du Conservatoire de Paris.

Crédit photographique : © Cyril Bruneau