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Philippe Gaubert, ou la Patrie peu reconnaissante…

L’excellent label Alpha aux destinées duquel préside Jean-Paul Combet se lance dans le répertoire historique avec, selon ses propos, « Pêcheurs de perles, une nouvelle collection conçue et animée par François Dru, en écho à son émission du même nom, sur France Musique. Elle est consacrée à des enregistrements anciens conservés et restaurés avec amour par Radio-France. » Thierry Beauvert, directeur de France Musique et de la Musique à Radio-France, précise qu’» Il ne s’agit pas d’un simple label de plus mais de restituer aux mélomanes le fabuleux héritage de la collection de 78 tours conservés à Radio-France, unique en son genre tant par le nombre que par la qualité de ces cires devenues avec le temps rarissimes. » La Discothèque de Radio France possèderait plus de deux cent mille 78 tours et Saphirs…

L’expression « la Patrie peu reconnaissante » est de François Dru lui-même, le remarquable producteur de l’émission « Pêcheurs de perles » sur France Musique, et par ailleurs l’auteur de l’admirable texte de la plaquette du CD vec l’aide précieuse du musicologue Ludovic Florin ; et on ne peut que lui donner raison, car il est assez incroyable de devoir recourir à ces uniques gravures 78 tours pour se faire une idée de l’œuvre symphonique de  : hormis le compositeur lui-même, aucun chef d’orchestre jusqu’à ce jour n’a daigné mettre ce grand musicien en lumière… Honte sur eux et sur leur manque de curiosité ! Déjà à la toute fin de la chronique consacrée aux compositeurs français à la baguette, nous sollicitions la réédition de l’une ou l’autre œuvre de , telle que Les Chants de la Mer (1929) ou les Inscriptions pour les Portes de la Ville (1934), sous-entendant bien évidemment qu’un enregistrement actuel serait vraiment le bienvenu. Toutefois ne ménageons pas notre reconnaissance à l’égard du label Alpha qui regroupe sur un seul CD ces deux partitions brillamment dirigées par leur auteur même, en des transferts très honorablement accomplis pour la circonstance – quoique manquant un peu de définition dans l’aigu, de brillance par rapport aux originaux – par le maître d’œuvre de Radio France, Jean-Louis Boissonnade.

Flûtiste de renom, héritier du légendaire Paul Taffanel (1844-1917), Gaubert dirigea la Société des Concerts du Conservatoire de Paris de 1919 à 1938, se faisant le champion enthousiaste de la musique de son temps. Il nous a laissé d’innombrables gravures de musique française, dont celles très rares de ses propres compositions. Tout comme Debussy, mais de façon plus compacte, la mer semble avoir inspiré particulièrement Gaubert, non seulement dans les admirables Chants de la Mer au pouvoir évocateur très envoûtant, mais également dans des pages comme Voiles blanches et Crépuscules. L’œuvre de Gaubert est abondant : plusieurs ouvrages pour la scène (Sonia, Naïla, et son ballet Le Chevalier et la Damoiselle), des œuvres pour flûte bien entendu, ainsi que de nombreuses pages d’orchestre (Le Cortège d’Amphitrite, Concert en fa, Symphonie). Il serait bon qu’un éditeur se décide enfin à (ré)enregistrer les compositions de Philippe Gaubert, car en aucun cas il s’agit de ce que l’on appelle péjorativement de la musique de chef d’orchestre, mais bien une musique constamment inspirée d’un tout grand musicien.

La démarche du label Alpha est très intéressante et révélatrice, car elle met en évidence non seulement Gaubert le compositeur, mais aussi Gaubert le flûtiste (en des gravures datant de 1919, en pleine ère acoustique) ainsi que Gaubert dirigeant les œuvres de ses confrères musiciens : parmi elles nous trouvons bien sûr les classiques universellement appréciés, mais aussi une rareté dont a réalisé le seul enregistrement récent (EMI Classics Encore 3556762) : ce petit intermède tout de beauté raffinée intitulé Aux étoiles, de Duparc. Et en conclusion, les Archives de la Discothèque Centrale de Radio France à l’origine de ce programme de gravures très rares nous offre une sorte d’autographe vocal de Philippe Gaubert défendant en 1938 la création d’un festival d’opéra à Paris : ce document rarissime se présente sous forme de disque 78 tours Pyral gravé par la Radiodiffusion française de l’époque.

Tout en signalant une petite erreur de François Dru (ce n’est pas l’enregistrement de La Valse de Ravel par Gaubert – mai 1927 – qui est le tout premier de l’œuvre, mais bien celui d’Albert Coates en mars 1926, EMI « Great Conductors of the 20th Century » 5754622), il est inutile de souligner l’aspect culturel de cette belle initiative qui nous révèle tout un aspect peu connu de la production discographique française du début du XXe siècle, et pour laquelle il convient de remercier très chaleureusement Jean-Paul Combet. Mentionnons également la présentation extrêmement soignée du CD : en dessous du logement digipack du disque se dévoile – hommage respectueux et touchant ! – une photo de l’étiquette centrale d’une face originale 78 tours des Chants de la Mer.

Et finalement un dernier vœu : que BMG France réédite enfin le fabuleux coffret de 6 CDs Vogue 665001 intitulé « L’Orchestre de Paris présente l’ » et contenant nombre de gravures de Philippe Gaubert, Piero Coppola… et même celles d’André Messager en 1918 lors d’une tournée à New York !