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Oscar Strasnoy, créateur cosmopolite

Créateur cosmopolite, passionné de littérature, a été révélé au grand public en 2002 à l’occasion de la création (suivie d’une tournée) d’Opérette, d’après Gombrowicz. Avant le concert du 3 mars qui verra la reprise de Scherzo et la création de The End par l’Orchestre Philharmonique de Radio-France dirigé par Jean Deroyer (à l’occasion du Festival Présences) et peu après la sortie de Hochzeitsvorbereitungen (mit B und K) [Préparatifs de Noces (avec B et K)] en CD (Le Chant du Monde), il a bien voulu se livrer à quelques questions pour ResMusica.

« Mes origines marquent mon goût. »

ResMusica : , qui êtes-vous ?

Oscar Strasnoy : Je suis un argentin de Paris. Cela dit, on pourrait aussi dire que je suis un Parisien né en Argentine. Je viens d’une famille d’immigrés russes installés en Amérique du Sud, et après avoir vécu moi-même 18 ans en Argentine, j’ai décidé de partir pour l’Europe. Sinon je suis un compositeur porté sur la littérature, une sorte de musicien littéraire ou de littéraire musicien, c’est selon. Mais je n’écris pas, enfin, pas visiblement.

RM : A l’écoute de vos œuvres on sent bien diverses influences parfois opposées. D’où viennent vos « origines esthétiques » ?

OS : Mes origines marquent mon goût. Mes premiers souvenirs musicaux, au sein de ma famille, ont été d’un côté les compositeurs russes (Moussorgski, Prokofiev, Stravinsky) et de l’autre Mahler. Mon frère aîné m’a fait découvrir d’autres musiques, plus populaires et argentines (jazz, rock, …), correspondant à notre génération. Puis, de par mes études classiques, j’ai été confronté à toute la musique européenne et bien sûr la création contemporaine, surtout au travers de , un compositeur qui m’a profondément marqué, Gyorgy Ligeti et plus tard Gyorgy Kurtag. J’ai toutefois un faible pour la musique américaine, non pas trop l’esthétique répétitive, mais celle de Morton Feldman. J’ai également beaucoup joué au piano d’œuvres de l’ancêtre direct de Feldman, Charles Ives. On trouve chez ces deux compositeurs une grande liberté du choix de matériel de composition, ce qui me semble une spécificité américaine.

RM : Pensez-vous que cette « décontraction » créative soit le fait d’une culture récente, par rapport à la vieille Europe ancrée dans ses héritages gréco-latins et judéo-chrétiens ?

OS : C’est double… Mon « américanisme » s’est établi une fois installé en Europe, alors qu’en Argentine je me sentais européen. L’Argentine a comme atout cette capacité de se libérer de la tradition car c’est un pays jeune et périphérique, éloigné. Pour moi cette liberté est celle d’un « non-système » culturel. Il n’y a qu’à prendre pour exemple la liberté de ton de la littérature argentine : Jorge Luis Borges bien sûr, mais aussi Arlt, Cortázar, Bioy, Puig, Saer, Piglia, Rivera, Aira…

RM : On trouve cette imagination débridée et onirique dans toute la littérature latino-américaine : Octavio Paz, Miguel Angel Asturias, Luis Sepúlveda, Gabriel García Márquez, … Justement, puisque vous vous définissez comme « musicien littéraire » et que votre inspiration vient souvent de cet art, comment vos lectures guident vos créations musicales ?

OS : Il y a toujours une réflexion, un point de départ extérieur pour mes œuvres. En ceci, je me sens proche de Liszt, de Moussorgski et d’Ives. Le langage musical ne m’étant pas primordial, j’ai rarement de soucis de cet ordre – c’est pour être libre qu’on se force tôt à maîtriser une technique. Le message paramusical est pour moi plus important que la musique elle-même. Finalement en composant je suis plus « dramaturge des sons » que musicien. Mes deux pièces jouées à Présences sont certes sans textes, mais mon propos est : « qu’est-ce qu’une œuvre pour orchestre aujourd’hui ? ». Dans Scherzo j’exagère tous les traits du scherzo dans sa fonction symphonique. The End procède de même sur la notion de finale d’une œuvre en partant sur les derniers accords de la Symphonie n°8 de Beethoven. Mais quel compositeur n’est pas au fond de lui dramaturge ? Le son en lui-même et pour lui-même est selon moi un gadget inutile. Mon souci, c’est de maintenir l’intérêt de l’auditeur par le moyen de la dramaturgie.

RM : Venons-en à votre œuvre récemment parue en CD : Hochzeitsvorbereitungen (mit B und K) [Préparatifs de Noces (avec B et K)] d’après Franz Kafka.

OS : Le point de départ réel est Jean-Sébastien Bach, avec sa Cantate de mariage « Weichet nur, betrübte Schatten » BWV 202. J’ai cherché le texte après – pour une fois l’inspiration de départ n’a pas été seulement littéraire. Plutôt qu’un récit parallèle à celui utilisé par Bach, j’ai préféré être dans l’opposition et j’ai trouvé dans ces écrits de Kafka sur sa frustration conjugale, un point de vue contrastant l’optimisme de Bach plus propre de notre réalité.

RM : Ce qui est frappant dans l’ensemble de votre œuvre est la notion de plaisir, d’hédonisme musical. Est-ce une volonté de votre part ?

OS : Tout musicien à la base est ému par la musique. Le plaisir d’entendre et de faire de la musique a guidé ma vocation. Mais ce n’est pas mon premier but de créateur. Une fois tracées les grandes lignes directrices d’une œuvre à venir, j’essaie de penser le moins possible pour composer librement. La pensée, la réflexion intellectuelle est parallèle à la composition – elles ne sont pas deux parts ouvertement liées de mon travail. J’avance donc à l’aveugle, sans réellement choisir mes voies, en fonctionnant à l’instinct. Avec les compositeurs de ma génération, même si nous avons bien connu et étudié les mouvements esthétiques d’après guerre, nous cherchons notre propre voie.

RM : La multiplicité de votre inspiration implique aussi une multiplicité de partenaires artistiques, d’horizons très divers. Comment s’opère le choix des personnes avec qui vous travaillez ?

OS : Certains m’ont approché. Il y a deux ans une chanteuse de cabaret m’a passé commande après avoir vu Opérette. C’était Ingrid Caven, qui fut l’épouse de Rainer Werner Fassbinder. Je n’avais aucune connaissance de ce milieu artistique qu’elle m’a fait découvrir, qui est d’un grand intérêt. Sa collaboration m’a ouvert sur tout un nouveau monde musical et littéraire, dont des poèmes inédits de Fassbinder, ainsi qu’une collaboration avec le grand poète allemand Hans-Magnus Enzensberger. A l’inverse il m’est arrivé de contacter des personnes avec qui j’avais envie de travailler, comme l’écrivain argentin d’expression anglaise Alberto Manguel, pour un cycle de mélodies. Il s’est révélé très ouvert et généreux. Parmi mes partenaires habituels, il y a le metteur en scène bulgare Galin Stœv, un artiste brillant, rencontré à l’occasion d’une résidence artistique à Schloss Solitude en Allemagne.

Crédits photographiques : © Guy Vivien