- ResMusica - https://www.resmusica.com -

La résurrection de la maison Usher

Il était une fois une petite étudiante en musique, dans un conservatoire de banlieue. Il lui arrivait parfois, pour meubler les trous entre le cours de chant et le cours de solfège, d’emprunter une partition et de la lire. C’est ainsi qu’elle tomba amoureuse de Pelleas et Mélisande, sans même l’avoir jamais entendu. Le hasard faisait bien les choses, cette année là, l’œuvre était donnée à l’Opéra de Paris. La petite étudiante cassa sa tirelire, et c’est ainsi que son premier opéra vu sur scène fut l’œuvre de Debussy, sa première Mélisande, Frederica Von Stade, son premier Golaud, Gabriel Bacquier. Elle en fut éblouie, et garda de ce jour un amour indéfectible pour l’opéra, et pour Pelleas.

Et comme le hasard était vraiment en veine, cette même année, elle apprit qu’on avait retrouvé des fragments d’un autre opéra de , La chute de la maison Usher, sur laquelle le compositeur travailla sporadiquement de 1908 à 1917, qu’un compositeur avait reconstitué les morceaux manquants, et qu’il avait été joué. Et elle se prit à rêver. Un miracle pouvait-il se répéter ? Retrouverait-elle un jour, d’une autre façon, cet univers de brume et d’ombre, les silences de non-dits écrasants ? Le livret, tiré d’une nouvelle d’Edgar Pœ, semblait s’y prêter à merveille : dans un vieux manoir perdu au bout du monde, vivent un frère et une sœur, fin de leur race. La sœur est retrouvée morte un beau jour, et enterrée dans le caveau de famille. Un ami du frère vient lui rendre visite, et s’aperçoit qu’en réalité la jeune femme a été enterrée vivante. Elle surgit à ce moment, ayant enfin réussi à forcer la porte du caveau, et expire dans ses bras.

Mais les petites étudiantes grandissent, oublient leurs rêves, et l’arrivée d’un bébé tout neuf, en 1983, occulta complètement la nouvelle de la parution du vinyle de La chute de la maison Usher, qu’elle ne se procura jamais.

L’histoire continue pourtant. Par le plus grand des hasards, la petite étudiante devient petite critique sur un grand site Internet, et on lui proposa un beau jour de chroniquer un DVD de cette œuvre, ce qui eut tôt fait de réveiller la petite étudiante, enfouie très, très loin dans l’esprit de la petite critique.

Que pensa-t-elle de ce DVD ? Plutôt du bien, ma foi. Elle se dit que l’enrichissement du personnage du médecin, pervers et manipulateur, enfermant de son propre chef lady Madeline dans son tombeau, rapprochait plus le livret d’un texte de E. T. A Hoffmann que du récit d’Edgar Pœ. Elle pensa que faire précéder cet opéra en un acte par des ballets dansés sur Prélude à l’après-midi d’un faune et Jeux était une excellente idée. Vêtus comme le seront les chanteurs dans la deuxième partie, la chorégraphie explicite l’amour malsain de Roderick Usher par sa sœur, extrapole une idylle naissante entre celle-ci et l’ami, qui s’enfuit, et montre, toujours tapis dans l’ombre, le terrifiant « docteur Miracle ». Elle pensa également qu’en terme d’atmosphère brumeuse, elle était bien servie, comme elle l’avait rêvé : vieux manoir maudit, étang et brouillard remplaçant château, mer et crépuscule de Pelleas et Mélisande. D’autant plus que la mise en scène de Phyllida Lloyd tire un beau parti d’un décor de hautes baies vitrées, laissant voir une froide pluie d’hiver de la campagne anglaise, déprimante au possible, et que la direction d’acteurs illustre au mieux la confrontation de trois âmes malades. Il lui sembla également que confier les rôles de Roderick et de son ami à des barytons, réservant la tessiture de ténor au médecin, était parfaitement dans la ligne debussyste. Cependant, le livret, composé par Debussy lui-même, lui parut un peu trop explicite, sans ces allusions chéries dans le livret de Maeterlinck, et déséquilibré : le monologue de Roderick prend une place énorme dans un opéra si court, et le fait que Madeline n’intervienne qu’à la fin (et pour cause !) prive l’ensemble de voix féminine.

Elle pensa enfin que, si les Wiener Symphoniker sous la direction de étaient vraiment idiomatiques, il n’en allait pas de même des chanteurs. Le monde lyrique fourmille de bon Golauds, qui auraient fait de beaux Rodericks, pourquoi y distribuer , qui, s’il chante le français sans accent rédhibitoire, n’a cependant aucune notion de prosodie ? Elle avait même peine à reconnaître en ami, lui dont la diction est d’habitude irréprochable ! Etait-ce dû à la scène flottante en extérieur du festival de Bregenz, où la représentation fut donnée ? Elle fut également irritée par les sous-titres, bourrés de fautes de frappe.

Elle ragea surtout de ne pas disposer cette fois d’une partition, ou même d’éléments plus précis que ceux de la plaquette d’accompagnement ou du Mille et un opéras de Kaminski. L’adaptation n’était plus comme en 1976 de , mais de . Comment identifier la plume de Debussy et la sienne ? L’ensemble sonne cohérent, sans rupture de style entre l’un et l’autre, ce qui n’est pas toujours le cas dans les reconstitutions, sauf les effets spéciaux et le parlando de la scène finale, et la musique est séduisante, et debussyste en diable.

Cependant, se dit la petite étudiante, tout intéressante que cette reconstitution soit, et même si ce DVD se doit de figurer dans la vidéothèque de tout amoureux de Debussy, il ne s’agira jamais d’une œuvre à part entière, le miracle n’aura jamais lieu.

La critique soupira… et la petite étudiante retourna dans les limbes.

(Visited 330 times, 1 visits today)