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Pablo Casals (1876-1973), la naissance de l’artiste moderne

Si dans les années 80 du XXe siècle, le monde entier découvre ou redécouvre Mstislav Rostropovitch comme étant le violoncelliste de notre temps, durant toute sa vie et dès son plus jeune âge, c’est qui règne en maître incontesté dans la sphère du violoncelle. Durant près de 80 ans, son empreinte reste dans l’esprit de tous les artistes, car il est le premier à prendre position et à s’engager au titre de son talent comme un défenseur de la liberté d’expression. D’autres suivront son chemin, comme Yehudi Menuhin et encore maintenant des personnages irremplaçables comme Daniel Barenboïm, en raison de leur engagement profond pour l’humanité, « par et pour » la Musique.

C’est en 1887, âgé de onze ans, que le petit Pablo, après avoir étudié la musique auprès de son père dès l’âge de 5 ans au piano et avoir joué du violon, de l’orgue et de la flûte, tombe littéralement amoureux du violoncelle. Si son père a une chaire d’organiste à El Vendrell ville du berceau familial, celui-ci a toujours été farouchement opposé à ce que son fils puisse avoir une vie de miséreux comme pouvait l’être à l’époque celle de la plupart des musiciens. Mais, dès l’âge de douze ans, le petit Casals touche ses premiers cachets en jouant régulièrement au Café Tost de Barcelone, l’endroit le plus à la mode du moment.

Sa Mère, catalane, originaire de Porto Rico, fera tout pour que son fils suive cette grande carrière qu’elle ressent très vite pour cet enfant. Elle n’hésite pas à partir à Madrid avec le petit prodige et ses deux autres enfants pour assurer un suivi de la grande destinée qui attend le petit « Pau ». Enfant réellement prodige, il reçoit une pension par la Reine Maria Cristina pour étudier au Conservatoire de Madrid.

Ce qui va révolutionner l’histoire du violoncelle et la vie de Casals, est essentiellement dû à sa façon très personnelle de jouer de cet instrument. A la fin du XIXe, la tenue de l’instrument est encore très stricte : les élèves devaient, pour jouer de façon académique, garder les coudes près du corps (la bonne gestuelle voulait qu’avec un livre sous chaque aisselle il était formellement interdit de les faire tomber lors de l’exécution des œuvres). Lors d’un voyage à Bruxelles, organisé par la Reine d’Espagne, le musicien qui doit l’auditionner, voyant simplement sa posture de jeu, se moque et méprise le jeune musicien. De rage, Casals joue devant lui, et médusé le professeur décide de le prendre sous son aile ! Mais déjà la forte personnalité du petit musicien s’exprime ; il décline l’invitation et perdra toutes ses ressources boursières qui le protégeaient pour un temps.

Il se rend alors plusieurs fois à Paris, et bien que tout juste âgé de vingt ans il est nommé professeur au Conservatoire de Barcelone, puis devient musicien du Grand Orchestre du Liceù. Mais Casals a d’autres ambitions.

En 1897, il intègre le Quatuor Crickboom aux cotés des violonistes Mathieu Crickboom, Josep Rocabruna et de l’altiste Rafael Gálvez. Ils effectuent une tournée dans toute l’Espagne sous le haut patronage d’Enrique Granados, son ami depuis 1891. Dès 1899 il s’installe à Paris et habite chez la cantatrice Emma Nevada. Il joue en soliste avec l’Orchestre Lamoureux, l’un des plus prestigieux de l’époque. Il assure de nombreuses créations comme celles du Concerto pour violoncelle de Lalo à Londres et à Paris. Il épouse une jeune violoncelliste Guilhermina Suggia, fille d’un célèbre musicien portugais possédant un stradivarius qui garde encore son nom. Mais la vie internationale et trépidante ne permettra pas à ce couple de survivre bien longtemps, les artistes ne se voient plus entre les concerts.

Le nouveau siècle sera pour la vie du musicien un tournant décisif. Il part pour la première fois en Amérique en 1901. Cela sera toute sa vie une destination importante. Invité par Theodore Roosevelt en 1904, il y retourna en 1914 et se marie en secondes noces avec la cantatrice soprano américaine Susan Metcalfe un 4 avril. Bien que les Etats-Unis d’Amérique n’aient pas pris de position ferme contre Franco, notre génial catalan ne pourra pas résister à l’invitation de John Kennedy en 1961 ; un autre démocrate au destin tragique, qui n’a pas eu la chance de pouvoir faire appliquer sa politique….

Pendant la « Grande Guerre », en 1915, il réalise ses premiers enregistrements pour La Columbia Gramophone Company. Cette période grave et tumultueuse sera révélatrice d’un sentiment de profondes réflexions contre les aberrations du désir de pouvoir des hommes. Alors qu’il avait fait un premier voyage en 1912 à Saint-Petersbourg, à l’annonce de la Révolution Bolchevique en octobre 1917, il décide de ne jamais remettre les pieds dans ce pays tant que les principes fondamentaux de la démocratie ne seront pas établis.

Les années 20 sont une révolution culturelle forte dans le monde occidental, le « modernisme » est un courant primordial dans l’architecture, la peinture et dans toutes les sociétés artistiques ou économiques et sociales qui prennent enfin conscience du nouveau siècle. Musicalement pour Casals, c’est aussi l’occasion d’affirmer ses positions sur des sujets graves. Il crée en 1926 la Société Ouvrière des Concerts qui permettra de trouver des fonds financiers à l’aide des familles désœuvrées par la guerre. Parallèlement, il s’allie à Jacques Thibaud au violon et à Alfred Cortot au piano pour créer le trio le plus mythique de la première moitié du XXe siècle. Ils sont en concurrence avec l’autre trio mythique du « Million Dollars Trio » avec Heifetz au violon, Piatigorsky au violoncelle et Rubinstein au piano. Les plus grands de la musique s’expriment dans une concurrence amicale.

A partir de 1933, il refuse d’aller en Allemagne, sentant que la démocratie, chère à son sentiment de liberté, y est bafouée, salie. 1936 ne sera un message d’espoir qu’en France avec le Front Populaire ; pour l’Espagne, c’est malheureusement le début d’un long tunnel d’obscurantisme qui durera près de 40 ans. Aussi donnera-t-il des concerts pour aider les idées démocratiques et surtout humaines qui manquent en cette période annonciatrice de terreur. Avec sa troisième épouse Francesca Capdevilla, il se réfugie dès 1939 en France, terre d’asile pour tous les opprimés de toutes les dictatures de cette époque.

Il s’exile, car se sachant menacé de se faire « couper les bras » par ce fou sanguinaire qu’a été Franco. Bonne fortune sans doute, puisque les Dalí, Picasso et tant d’autres anonymes ont aussi vu la France comme une terre de liberté. Richissime mais privé de ses richesses (son argent est bloqué dans les banques espagnoles), il revit une vie modeste et dure, telle celle qu’il a connue dans sa prime enfance. Notre musicien est tellement affecté par ces situations qu’il rentre dans un mutisme complet en voulant se retirer du monde. Durant cinq années, il resta absent de toutes les scènes musicales. C’est l’anniversaire des 250 ans de la naissance de Jean Sébastien Bach, en 1950, qui le sortit de sa torpeur. Prades, terre d’asile, va devenir un des centres musicaux internationaux et incontournables de la Musique. Il y crée le fameux Festival en 1956. Le maître ne bouge plus ; aussi les artistes et le monde viennent-ils à lui.

Les engagements de liberté et d’humanité sont multiples dans la vie de ce musicien qui, d’un aspect physique malingre, a su par exemple, redécouvrir les Suites pour violoncelle seul de Jean Sébastien Bach, qui restèrent après ses interprétations une référence incontournable dans la vie de tous les musiciens et de tous les mélomanes de la planète.

Au plus haut de sa reconnaissance internationale, Pau Casals se place en opposant de toutes les dictatures et devient intransigeant avec ceux qui pactisent avec le diable, incarné par Franco dès 1936.

Pau Casals veut préserver sa famille et ses amis, il détruisit alors de nombreuses archives qui manquent aujourd’hui pour connaître l’ensemble de sa vie. Durant la guerre froide il acceptera d’aller aux Etats-Unis d’Amérique, pays incontournable pour exister au niveau international, quand il a déjà pris position contre la nouvelle URSS depuis 1917. C’est dans les années 40 qu’on lui doit d’avoir choisi le thème d’une vieille chanson populaire catalane : « El cant dels ocells » (et dans quelle bouleversante interprétation !) », comme hymne de reconnaissance à la Liberté, à la toute jeune UNESCO. 1958 est une année forte, de sa reconnaissance à présent mondialement établie. Le concert, et son discours en faveur de la paix aux Nations Unies, sont un témoignage poignant que vous pourrez visionner au musée et qui ne pourrait en aucun cas vous laisser de marbre.

C’est en 1960 qu’il donne à Acapulco une de ses créations qui lui est chère : son oratorio La Crèche qu’il fit entendre dans le monde entier jusque dans les années 70. En 1971 il reçoit la haute distinction de la Médaille pour la Paix aux Nations Unies. Il se marie avec une belle et jeune musicienne Marta Montañez, de plus de 50 ans sa cadette, qui lui rappelle sûrement l’image de sa mère et la Catalogne qui lui est interdite. Il s’établira à San Juan de Porto Rico jusqu’à la fin de ses jours. Nombreux, sont ses amis qui ont compris que cela a été un mariage d’amour que seuls les grands esprits peuvent vivre au delà des conventions.

Lors de notre visite au musée (Lire notre évasion) consacré à sa vie : la maison qu’il a fait bâtir en 1909 ! Sur les terres de son pays natal, la maison de ses rêves. Bien qu’il n’ait pu y vivre qu’un seul mois par an avant la dictature, elle reflète bien l’esprit de l’artiste, la générosité, la liberté du regard et de la vie, dans un espace protégé, où toute expression artistique est bien invitée pour une présence éternelle. La galerie sous l’esplanade, pour se protéger des ardeurs du soleil, est un lieu unique qui devient intime pour tous ceux qui oseront s’y promener.

Il était hors de question que, même mort, il rentre en terre meurtrie ; aussi, bien qu’il soit enterré à San Juan de Porto Rico en 1973, c’est bien après la mort de Franco que sa dépouille repose enfin en paix dans sa terre natale, libérée depuis 1975 (mais son cercueil n’y rentra qu’en 1979).

Les Prix Nobel ne sont jamais donnés à titre posthume, pourtant cet amoureux de la vie, de la liberté et génie de la musique, aurait été l’un de ses bien beaux lauréats.

Discographie incontournable :

Références bibliographiques :

Pau Casals, Enric Casals dades biographiques inédites, cartes intimes i records viscuts, Editions Portic. 1979.

« Conversations avec Pablo Casals : Souvenirs et opinions d’un musicien » de Josep M. Corregidor réédité en 1982 avec un long texte biographique et une analyse signés Jean-François Labie chez Hachette/Pluriel. (épuisé)

Museu Pau Casals. Org