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Ruggero Raimondi, le crépuscule d’un dieu

Teatro Regio

Du Don Giovanni de Mozart au Méphistofélès de Faust, du Procida des Vêpres Siciliennes à Attila, en passant par ce Falstaff truculent de Genève en 1986, Ruggiero Raimondi faisait rêver. Comme un dieu, il soulevait les foules. Comme un dieu, il enchantait. Mais dans cette production du Falstaff de Turin, le dieu d’alors signe son crépuscule.

Même si on ne pouvait plus attendre de grandes prouesses vocales, on espérait que l’expérience de la scène, le charisme et le talent de comédien de la basse italienne suppléeraient à une vocalité vieillissante. Malheureusement, Raimondi n’est plus que l’ombre de lui-même. Qu’il s’éloigne quelque peu du devant de la scène ou qu’il descende du muret cachant le souffleur, son discours vocal est noyé par l’orchestre. La puissance, la présence scénique, tout a disparu. Dissimulant ses faiblesses vocales derrière une gestuelle démesurée, ne possède plus l’énergie nécessaire à l’expression théâtrale de ce personnage. S’évertuant désespérément à construire le Falstaff verdien qu’il n’est plus, il trahit par une voix inégale, des aigus hésitants, une justesse défaillante, la comédie pétulante et sarcastique shakespearienne.

« Si Falstaff s’assottiglia, non è più lui ! » Si Falstaff s’amaigrit, il n’est plus lui-même lance le héros au premier acte. Avec un décharné, le visage comme attristé, il n’est plus Falstaff. Sans le personnage, l’œuvre elle-même n’existe plus. En transposant l’intrigue vers la fin du XIXe siècle, transforme l’action picaresque de Shakespeare en une comédie courtelinesque dont le propos s’amenuise au lieu d’en exacerber la paillardise. Malgré un judicieux décor de deux maisons pivotantes permettant habilement de passer de la taverne où loge Falstaff à la demeure de Mrs. Alice Ford, la farce peine à prendre son rythme comique. Les costumes sont trop sages pour qu’émerge le sel de la farce. Ainsi, lorsque Falstaff réapparait pour son rendez-vous galant, sa redingote et son chapeau haut-de-forme gris en font un personnage très conventionnel alors qu’il devrait dégager un ridicule pathétique.

Privés de la vigueur du rôle principal, les autres protagonistes se démènent tant bien que mal dans l’accompagnement du chanteur vers son déclin. A quelques exceptions près, personne n’est vraiment investi dans l’intrigue. Les deux serviteurs de Falstaff, Luca Casalin (Bardolfo) et Federico Sacchi (Pistola) sont d’une pâleur vocale et théâtrale extrême. Du côté féminin, (Mrs. Quickly) reste sur la réserve de son personnage même si elle chante bien. Laura Giordani (Nannetta) est charmante sans briller excessivement alors que la prestation de (Meg Page) peut être qualifiée d’honnête. Manquant de caractère et de voix, Natale De Carolis (Ford) ne convainc pas. Seule la mezzo-soprano (Mrs. Quickly) empoigne son rôle avec une autorité remarquable. Dotée d’une voix magnifiquement timbrée, elle s’engage avec une rare verve dans son rôle conférant une réalité théâtrale de bon aloi. Autre interprète dont il faut relever l’excellence, le ténor (Fenton) apporte les plus beaux moments de chant de toute la soirée. D’une voix extrêmement claire, sans aucune stridence, il lance ses romances avec une élégance du chant sensible. Son air « Dal labbro il canto estasiato vola » du troisième acte est un moment de pur bonheur. Modulant son instrument avec une exceptionnelle musicalité, le jeune ténor démontre que la réputation qui le précède déjà dans sa jeune carrière n’est nullement usurpée.

Dans la fosse, le nouveau directeur artistique du Teatro Regio, dirige l’Orchestre du Teatro Regio avec autant de finesse et de respect pour la partition verdienne qu’à la capacité des chanteurs de s’élever par-dessus l’orchestre. Ainsi, particulièrement appréciés les pianissimo de sa formation quand les chanteurs sentent que leur moyens vocaux les abandonne, à l’instar des décevants Ruggiero Raimondi et Natale De Carolis.

Cette ante-première d’ouverture de la saison était suivie par tout le gratin de la société turinoise. L’accueil chaleureux fait à l’issue de cette production laisse au critique le soupçon que les applaudissements s’adressaient au prix de la place plutôt qu’à la réelle performance des artistes.

small>Crédit photographique : © Ramella & Giannese/Fondazione Teatro Regio di Torino