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De la Comédie dantesque à l’opéra de Donizetti

Rendue fameuse par les commentateurs de la Divine Comédie de Dante, la Pia de’Tolomei, citée dans le Purgatoire fut selon la tradition, une gentille dame de Sienne, épouse du Seigneur de Castel di Pietra (dans la Maremme toscane), Nello d’Inghiramo. Placée par Dante à l’endroit où séjournent les âmes de ceux qui ont péri de mort violente, Pia anime l’un des passages, le plus mélancolique et élégiaque du poème. La célèbre phrase caractérisée par une douceur toute féminine : « Ricorditi di me » (rappelle-toi de moi) a contribué dans les siècles a crée un halo de mystère autour de ce personnage dont le mythe est revendiqué par Donizetti dans l’opéra homonyme : Pia de’Tolomei sur un livret de Cammarano, mis-en-scène pour la première fois en 1837.

Haine politique (entre guelfe et gibelins), jalousie amoureuse (d’un homme rejeté par la femme de son cousin), vengeance et outrage à l’honneur, les thèmes de cette action théâtrale sont entièrement basée sur une fatale chaine d’équivoques. La soumission de la femme à son seigneur, le destin inéluctable et le mal qui triomphe sont d’autres éléments exaltés et sublimés en même temps par la complicité d’une musique tant violente que mélancolique.

Le nombre réduit des personnages (Nello, Pia, Ghino, plus Rodrigo) va de pair avec un début d’opéra également concis : le prélude ne dure qu’une vingtaine de mesures pour laisser la place à l’action théâtrale déjà en train de déroulement. Même le chœur participe activement dès le début à l’histoire, ne se limitant pas à faire « ambiance ». Un coup de théâtre après l’autre, la mise en évidence du personnage secondaire, le mauvais, au détriment du titulaire, le changement de la succession traditionnelle des numéros, laissent le spectateur dépaysé. Le baryton méchant s’oppose au couple des gentils : ténor, soprano. Il n’est pas cependant le méchant, personnifié dans la figure de Rodrigo, frère guelfe de Pia. Il met en danger un ordre politique et sentimental évoquant sous le voile de l’équivoque, des situations à la limite de la morale commune. Ce personnage dont le rôle est confié à un contralto travesti entraine « les autres » (Pia et Ghino) dans les abimes de la mort. Les timbales qui résonnent après « Divamperà tremenda » en sont le présage funeste.

Le traitement musical de Pia, relève les traits fondamentaux de ce personnage fuyant, passif, parfois presque absente, à la dramaturgie exaspérée. L’écriture pour soprano riche en aigus requiert un engagement et un grand effort physique de la part de la soliste. « Ti muova il gemito dell’innocente », en est un exemple. Quoique plein de sentiments, l’interprétation vocale de présente quelques sons aphones. Ce duo (Pia, Ghino) résume les oxymores de l’opéra : amour et piété, cendre et fleur, délire et vertu, mort et vie engendrant la « rémission des péchés » de la part de Ghino. La scénographie est très essentielle, probablement en souvenir d’un moyen-âge désolé, sombre et particulièrement triste dans les paludes de la Maremme Toscane. Les effets de lumière et ombre jouent un rôle important, se faisant souvent métaphore du délire et de la raison, pressentiment et réalité.

La récitation n’est pas le point fort de cette mise en scène : trop statiques, les personnages sont trop mécaniques dans leurs mouvements. Souvent les figurants assument une expression « inexpressive » à la limite de l’hébétude. L’interprétation de Rodrigo est trop plastique. Vu son statut de guerrier, on s’attendrait à une attitude un petit peu moins gentille. L’orchestre accomplie très bien son devoir complice de cette mise en scène concise. La diction des chanteurs est parfaite. La synchronie avec l’orchestre exalte la cadence dite « félicità » typique de certaines conclusions et certainement ambiguë. Ecrite dans une tonalité majeure qui utilise un accord de sixième napolitaine (propre du mode mineur).

Le compositeur confie à la protagoniste la conciliation des oppositions : le final grandiose s’apaise avec la situation tragique. Pia tel un spectre habillé de blanc, meurt empoissonnée, le sourire aux lèvres (selon la didascalie autographe de Donizetti). Une dernière image surprend le rideau tombant : « ricordati di me…» (rappelle-toi de moi).