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Ecoutons Ponchielli !

La Gioconda

Il faut s’extraire de certaines habitudes d’écoute pour apprécier l’opéra de Ponchielli, faire le deuil dès le premier acte des nuances et demi-teintes pour se laisser finalement très rapidement happer par le charme de La Gioconda et des grosses voix qu’elle demande. Distribuer un tel opéra est d’ailleurs une gageure, il n’est que de prendre pour exemple la scène finale où Gioconda doit vocaliser face à Barnaba, alors que, par définition, plus une voix est lourde, moins elle est apte à vocaliser. Entre les derniers souvenirs du bel canto et un vérisme balbutiant se situe donc cette Gioconda dont on n’hésite pas à affirmer qu’elle est injouable aujourd’hui. On dit cette musique passée de mode, et pourtant, si l’on voulait bien se donner la peine d’en ouvrir plus souvent la partition, que de beautés y trouverait-on, pourvu qu’elle soit bien servie ! Elle l’est en tous cas à Saint-Etienne où nous ont éblouis metteur en scène, chanteurs et même corps de ballet.

La mise en scène respecte l’époque du livret et ne cherche pas à faire l’économie du grand spectacle que réclame l’opéra de Ponchielli. Les riches costumes historiques s’inscrivent dans cette volonté, tandis que les décors, un peu plus stylisés, soutiennent l’intemporalité de l’argument. Le premier acte se situe donc sur la place Saint Marc, avec l’île Saint Georges que l’on aperçoit au loin sur une toile peinte, entre les deux colonnes de la piazzetta, le dernier acte sur la Giudecca, l’île des pauvres où Gioconda s’est réfugiée, avec, au loin sur une toile peinte, Venise. Pour autant, la mise en scène de , remontée à Saint-Etienne par Frédéric Rœls, fait également preuve d’abstraction en exhibant la théâtralité d’un tel ouvrage : certains éléments de décor sont changés à vue, le bateau sur lequel Enzo et Laura se retrouvent au II n’est qu’une moitié de bateau, le fond de la maison d’Alvise au III est un grand rideau rouge de scène. L’effet est des plus habiles, Alvise étant alors le despote qui met véritablement en scène la mort de sa femme. En effet, lorsqu’il impose à Laura de boire un poison, il fait alors apparaître à travers ce rideau de scène le catafalque déjà préparé pour elle, geste d’une efficacité dramatique saisissante. Le procédé est utilisé plusieurs fois, mentionnons par exemple l’apparition au début et à la fin d’une énorme gueule de lion, celle qui ornait les « boites aux lettres » des dénonciations anonymes. C’est donc une Venise qui vit ses derniers beaux jours qui nous est montrée, l’ambiance y est chargée de suspicion, ce à quoi ne concourent pas peu les éclairages sombres dominants, en dépit de fugaces scènes de liesse populaire colorées, qui ne font que souligner, par contrecoup, la splendeur de Venise en pleine déliquescence. Et l’on ne saurait citer toutes les trouvailles de cette mise en scène, de la scène de Commedia dell’arte au fameux Ballet des heures qui devient un divertissement offert par Alvise à ses invités, une sorte de ballet de cour avec pour personnages les dieux de la mythologie, dans une dramaturgie baroque avec ses nuages de carton-pâte. Pour ce faire, disposait du Ballet de l’Opéra de Nice, parfait, dans une chorégraphie de Marc Ribaud et soutenu par une fosse en grande forme.

Car la plus incontestable des réussites de cette soirée venait de la fosse d’orchestre, où et l’Orchestre Symphonique de Saint-Etienne ont fait l’éclatante démonstration de l’inanité de la caricature de musique tonitruante que l’on attribue parfois à Ponchielli. L’orchestre est voluptueux mais sait rester sobre, ne jamais couvrir les voix, et nous devons confesser n’avoir que très rarement vu chef à ce point attentif aux solistes et à la cohérence entre fosse et plateau. Sa Danse des heures, anthologique, n’est que l’un des multiples exemples de cette excellence. Les phrasés sont intelligents et subtils, les timbres chatoyants, les vents mœlleux et vifs. Une excellence que ne partagent malheureusement pas les chœurs, à tout le moins dans un premier acte cacophonique qui ne fait pas oublier une belle marinesca au II.

Chaque soliste recueille son heure de gloire avec son air prévu à cet effet. Les voix sont amples, aisément projetées. Cristina Piperno est une Gioconda digne et émouvante, un peu dépassée parfois par les exigences du rôle, elle que l’on verrait plutôt en Cio-Cio-San. Anne Pareuil est une juste et digne Cieca, incarne avec beaucoup d’abattage Laura et triomphe dans sa prière (II, 6), terminée sur un aigu rayonnant. Ivan Momirov apprivoise vite le rôle d’Enzo et se taille de beaux succès. Un plateau bien complété par les petits rôles et surtout par l’impeccable Barnaba d’Olivier Grand, jouant un terrifiant ancêtre des Iago et Scarpia.

Crédit photographique : © Cyrille Sabatier