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Anne Teresa De Keersmaeker : Steve Reich Evening

Compagnie Rosas

La chorégraphe a proclamé que la musique «lui a tout appris» et même que celle-ci «est ce qui la met en appétit, artistiquement parlant» ; Evening est une parfaite démonstration du rôle initiateur que peut jouer la musique pour la chorégraphie et pour les attitudes corporelles. Il est seulement regrettable que les limites de la musique de nous apparaissent si clairement à l’heure actuelle. Reposant sur des échelles restreintes, sa musique exploite la complémentarité suscitée par les minuscules décalages qui se produisent entre des lignes mélodiques se superposant dans des répétitions sans fin. Abolir le temps semble être l’objectif recherché ; atteint-on cette perception ? Cela est douteux ; au mieux on atteint l’illusion de le ralentir, jusqu’à l’ennui.

s’intéresse visiblement aux musiques orientales et africaines. Le caractère obsessionnel et supposé envoûtant des œuvres répétitives l’attire : la pièce la plus réussie du programme de ce soir est celle qui utilise des percussions à peau (Drumming part 1), sans doute précisément parce qu’elle nous rappelle la musique africaine. En revanche celles qui utilisent de pauvres échelles tétra ou pentatoniques sont carrément intellectuelles et n’atteignent pas l’élégance des pièces du gamelan.

Effectivement, la chorégraphe est une excellente pédagogue : elle nous installe dans le vif du sujet en nous montrant le décalage et la fausse périodicité liés aux lois de la pesanteur et du hasard. Deux micros reliés à des câbles qui pendent des cintres sont mis en mouvements pendulaires croisés. Lorsqu’ils passent à l’aplomb, ils produisent des phénomènes d’impédance amplifiés. Marimba Phase, interprétée par deux habiles musiciens d’Ictus, en est l’application musicale. Puis deux danseuses expriment par leur corps les procédés compositionnels sur Piano Phase : tournant toutes deux sur une jambe pivot, elles reproduisent à l’identique des mouvements d’enroulement des bras, mais parfois ceux-ci se décalent et les jeux d’éclairage amplifient les attitudes stéréotypées. Fort heureusement quelques gestes énergiques illustrent les différents épisodes pianistiques, et la maîtrise des interprètes est vraiment surprenante.

Huit femmes dans Eight lines et cinq hommes dans Four organs, puis le tutti dans Drumming part 1, montrent une démarche plus intéressante : les femmes ont dans l’ensemble une danse plus souple et les garçons une danse plus athlétique, mais chaque interprète semble avoir son propre style et son vocabulaire répétitif. Chacun d’entre eux se comporte comme une ligne mélodique indépendante qui peut être en phase avec ses consœurs, mais aussi les croiser sans retour : la partition musicale est matérialisée par le mouvement, mais c’est un dessin abstrait qui se construit devant nous. La répétition musicale supposée envoûtante est traduite par une chorégraphie épurée qui semble mettre l’accent sur l’aléatoire.

Le moment humoristique de la soirée est la «mise à feu» sur scène des cent métronomes, leur disposition faisant penser à un long mille-pattes. Il est alors assez cocasse d’entendre des spectateurs réclamer le silence dans la salle pour guetter les derniers soubresauts de cette performance.

Nous avons beaucoup apprécié le sens esthétique sans vulgarité et la recherche menée par la chorégraphe pour établir une symbiose entre écriture musicale et danse ; nous avons admiré la fluidité des danseurs, le professionnalisme des instrumentistes, mais nous ne sommes pas persuadés du caractère impérissable de ce type de musique.

Crédit photographique © Herman Sorgeloos