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Alfred Brendel : Adieu… Bravo!


Lorsque Brendel monte sur la scène des Beaux-Arts, ce lundi 17 novembre, il se retrouve cerné… Par un public, une foule, dans la salle, sur la scène, devant, par-dessus, puis derrière… Partout. L’annonce d’un adieu fait salle comble… Non, Brendel fait salle comble. La dernière date d’un fidèle parcours bruxellois dont chaque étape était fêtée par ce public. Une dernière rencontre en multitude.

Le pianiste s’avance, le buste penché, petits pas, grandes lunettes. Il s’assied, joue. Simplement. Brendel donne le son comme le silence ; il dévoile Haydn, puis Mozart. La musique, le silence. Quelqu’un tousse, il ordonne : Brendel lève le bras, plus un son. Le silence et la musique. La sienne, uniquement : rien d’aseptisé, jamais, la poésie d’un jeu qui sent la chair et le bois ; mélange d’un toucher, d’un ronronnement capricieux. Brendel est seul à sonner ce soir et les malades étouffent leurs quintes tandis qu’il chante Beethoven.

À 77 ans, salue tous ces gens avec l’humilité d’un maître, dans un programme si riche que l’événement d’émotion reste avant tout un concert exceptionnel. L’écriture audacieuse des Variations en fa mineur de Haydn (1793), pleine de longs trilles, de notes en grappes, donne la mesure du récital : Brendel parvient à montrer chaque détail de ces œuvres qu’il connaît si bien tout en découvrant l’apparente évidence du discours qu’il effleure. Rien d’obscur ; chaque note semble trouver sa place dans un ensemble qui paraît ne pouvoir s’exprimer que de cette manière. La manière de Brendel. Celle qui révèle Mozart dans la Sonate en fa majeur (1788) et Beethoven, débordant d’imagination, dans la remarquable Sonate op. 27/1 (1801). Sonate «quasi una fantasia», comme l’écrit Beethoven, qui enchaîne les subtilités d’un esprit musical supérieur. Une sonate pour Brendel, lorsqu’il dessine les contrastes, les lumières poétiques d’une œuvre sensible qui n’est pourtant ce soir qu’un prélude à l’immense Sonate en si bémol de Schubert. Une sonate comme une moitié de concert, comme l’apothéose d’une dernière visite. Mais sous les doigts respectueux de Brendel, une sonate qui reste l’apothéose de Schubert, sa dernière composition d’envergure, moins de deux mois avant sa mort. Au service du génie viennois, Brendel étale avec limpidité les modulations magiques de Schubert, des modulations qui s’impriment, et bien plus loin que le papier, dans un frisson, un souffle coupé. L’Andante, bouleversant de simplicité, comme le sommet d’un instant, l’instant d’une vérité. Et légèreté, brio, final et triomphe. Personne ne reste assis ce soir. Et Brendel revient, salue, encore, et revient, salue, joue… Un rappel, deux, trois… Schubert, Liszt, Busoni. Encore, encore… Non. C’est fini. Adieu Monsieur Brendel… Et bravo, encore…

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