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Le rêve d’une sirène de la rue

Rusalka

Ce vendredi 5 décembre 2008, la Monnaie donnait en première représentation Rusalka (1900), dixième des onze opéras de Dvorák. L’histoire d’une ondine, slave, une petite sirène, plus démoniaque que le personnage d’Andersen. Un «conte lyrique», merveilleux, qui révèle un rôle-titre audacieusement muet au cœur du récit. Un conte métamorphosé par les visions complices de Stefan Herheim et Heike Scheele. Plongés dans une scénographie somptueuse, les nymphes deviennent prostituées, le prince n’est plus qu’un marin lourdaud (à la voix d’or), l’esprit du lac est un vieil homme, beau, libidineux meurtrier, en pyjama, pantoufles… Dès les premières gouttes de pluie, les premiers instants de musique, la scène est en ébullition poétique, chatoyante, ou diabolique par surprise et se transforme alors en Sodome et Gomorrhe. Décors, objets mobiles, très mobiles, limite Poltergeist, quitte à s’entrechoquer par excès dans le troisième acte. Le jeu des lumières est subtil ou volontairement tapageur, et se mêle aux miroirs qui reflètent la salle et rappellent le spectacle ; le rappel d’une représentation comme une affiche de promotion sur scène, des jeux d’enfants qui imitent le chef, l’envahissement du parterre par les comédiens, des cotillons qui s’échappent du plafond… Plus qu’un héritage de Brecht, ces ruptures semblent l’image d’un rapport entre deux mondes : l’heureuse illusion et la réalité, le désir éphémère, le rêve et le réveil ; et ce baiser final comme une satisfaction, une délivrance extrême. Des incertitudes, ces confusions du réel et de l’irréel (des personnages invisibles pour d’autres et pourtant comme des adresses à ces personnages), toutes ces illusions qui rappellent l’univers d’un David Lynch, complexe et supposé.

Si le spectacle n’est pas un modèle de sobriété (personne ne demande qu’il le soit…), il est remarquable dans son rapport à la musique, dans son respect pour cette musique : une mise en scène qui tient plus compte de la musique que des mots (sans oublier ceux-ci, parfois très illustrés), la description d’une histoire cachée derrières les sons, la conscience d’une musique qui transforme une histoire.

La force de cet humour en scène, cette violence, irrévérence ou même iconoclasme, existe avant tout par la musique de Dvorák, une musique aux coloris pastel décelés avec justesse par le chef, Adam Fischer, qui ne cache pas «chercher dans la partition de Rusalka l’influence de Schubert, plutôt que celle de Beethoven ou Wagner». Un dramatisme minutieux, plutôt que volcanique.

L’orchestre joue pour les chanteurs, l’équilibre sonore entre la fosse et la scène est pensé idéalement, sauf peut-être au début du deuxième acte, lorsque le ténor B. Fritz est un peu avalé par les musiciens, ce que ne vivra jamais Rusalka (O. Guryakova), d’une puissance et d’une aisance scénique remarquables. Au côté de ce duo maudit, le charismatique , l’esprit du lac, torturé ; l’excentrique sorcière ou clocharde Jezibaba (D. Soffel) ; et la sournoise princesse, ensanglantée (S. Friede).

Une production audacieuse qui a pu fédérer les talents nécessaires à l’ambition spectaculaire ; un spectacle brillant, que l’on ne quitte pas, tant les idées s’enchevêtrent et se renouvellent. Un succès public pour la première, et de fougueuses accolades à l’instant du salut. Réjouissant.

Crédit photographique : © Forster