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Le Joueur de Prokofiev à Lyon, spectacle total

Vingt-sept rôles chantés, quinze figurants, vingt choristes, soit une soixantaine de personnages sur scène. Et tout ce beau monde qui se démène comme de beaux diables comme dans une «vraie» vie.

A voir, ce gérant d’hôtel, marchant comme un échassier, attentif à tout pour la bonne marche de son établissement. A voir, ce groom du casino traversant le hall, la tête basse, aux mains deux valises remplies de billets de banque. A voir, ces trois soubrettes aux gestes immuablement répétés nettoyant inlassablement les vitres de l’établissement. A voir, ces deux femmes s’affalant dans un fauteuil, après avoir sniffé une prise de drogue. La première s’endort dans la pose qu’elle avait prise lors qu’elle s’écroulait pendant que la seconde tente désespérément de lutter contre l’envahissement de la somnolence. A voir, ce couple se disputant sans prendre garde aux deux larbins stoïques qui, avec des gestes propres à la rigueur d’un ballet, leur servent à dîner. Pour cette nouvelle production du Joueur de , la scène de l’Opéra de Lyon déborde de personnages en apparence totalement hors du contexte de l’intrigue mais ils la meublent d’un climat de fin de règne des classes aisées de la société. Dans un habile décor de salles et de chambres s’agrandissant ou se rétrécissant au gré de l’ouverture ou de la fermeture de grands panneaux percés de portes ou de baies vitrées, érige son spectacle dans un formidable travail de direction d’acteurs. Révélation d’un spectacle total, le metteur en scène polonais dessine chaque personnage de l’intrigue comme un individu unique, avec ses manies, ses attitudes, son rôle d’acteur involontaire d’un contexte dans lequel il se plonge. Quel talent dans l’observation, quelle habileté dans l’exploitation de chacun des protagonistes pour ses propres capacités théâtrales. Quelle maturité théâtrale pour faire du parasitage de ces innombrables personnages l’essence même d’un climat qui entoure les principaux acteurs de l’intrigue. Du très grand art !

L’apparente confusion qui règne sur scène n’est qu’un magnifique complément à la musique de Prokoviev. Musicalement, Le Joueur ne comporte pas d’airs, tout au plus entend-on de temps à autre quelques exposés lyriques de courte durée. Mais, dans son ensemble, l’opéra du compositeur russe se réduit à une suite de récitatifs racontant les angoisses de joueurs ruinés qui attendent désespérément le gain fou ou, comme le Général, le moyen de se «refaire» et de rembourser ses dettes avec l’héritage de sa richissime grand-mère Baboulenka. Plus encore que les phrases que les protagonistes prononcent, c’est la manière de les exposer qui est importante. A cet effet, la musique orchestrale de Prokoviev colore les dialogues, voir souligne les intentions de la prosodie. Pour en donner toute la valeur, l’Orchestre de l’Opéra de Lyon s’avère un formidable compagnon des chanteurs dirigé de main de maître par le nouveau directeur artistique de la maison lyonnaise, Kasushi Ono. Avec son art consommé de la nuance, le chef japonais confirme l’excellente impression qu’il avait laissée lors de sa récente prestation avec l’Orchestre de la Suisse Romande.

Sur le plateau, les ambiances créées dans la fosse d’orchestre comme dans la mise en scène projettent les chanteurs vers un investissement total. Chacun se fond dans l’intrigue sans jamais chercher à tirer la couverture à soi. Ainsi, le ténor (Alexej) se révèle au sein d’une performance athlétique autant qu’artistique. Présent sur scène tout au long de l’opéra, sa voix ne souffre d’aucune faille et même elle n’est des plus charmeuse, elle porte en elle le personnage comme les méandres de sa déraison. Obnubilés par le jeu et l’argent, les protagonistes s’enferment dans les fantasmes de leur passion sans que les problèmes des autres personnages ne les touchent le moins du monde. Ainsi le Général (Alexander Teliga) campe-t-il sa folie du jeu dans des attitudes de nervosité qui le conduiront jusqu’à la syncope. C’est avec une énergie peu commune et une voix dont la puissance remarquable n’a d’égale que l’expressivité que la basse ukrainienne incarne la déchéance qui guette l’ancien héros de la Grande Armée russe. De son côté, le Marquis (Eberhard Francesco Lorenz) profite de son rôle de créancier pour tenter de s’approprier les faveurs de Polina. La voix quelque peu métallique du ténor allemand épouse parfaitement l’esprit malin qui habite cet opportuniste. Du côté féminin, Blanche (Maria Gortsevskaya) joue parfaitement les intriguantes à la recherche d’une fortune qu’elle frôle à chaque rencontre. Très bonne comédienne, la mezzo-soprano russe s’implique dans son rôle sans pour autant céder à la facilité de la vulgarité. Polina (Kristine Opolais) se joue de l’amour que lui porte Alexej. La belle voix de la soprano lettonne semble en faire le personnage central de l’intrigue jusqu’à l’entrée tonitruante de Baboulenka (), sa grand-mère. Clouée sur une chaise roulante, celle dont on attendait l’annonce de la mort se porte comme un charme. Avec sa présence scénique exceptionnelle, la mezzo-soprano russe s’approprie de la scène comme elle l’avait déjà fait lors de son extraordinaire prestation de la Comtesse dans La Dame de Pique lyonnaise de l’an dernier. Quoique encore jeune, semble vouée aux rôles de «vieilles». Mais avec quel bonheur !

Au terme de la représentation, le public lyonnais a réservé un triomphe à cette aventure scénique qui, pour difficile qu’elle soit à raconter, a donné une image formidable de la capacité d’un metteur en scène et d’un directeur musical d’offrir un spectacle de qualité. Savoir ce qu’on va raconter, tant sur le plan musical que sur celui de la mise en scène, est le pari totalement réussi de et de . Merci Messieurs !

Crédit photographique : (Alexeij) ; Kristine Opolais (Polina), (Alexeij) © Jean-Pierre Maurin