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Tugan Sokhiev invite Onéguine, quel évènement !

Pour deux soirs, a présenté en version de concert sa vision d’Eugène Onéguine et de l’avis des abonnés eux-mêmes : ce fut un choc. Après La dame de pique en 2008, voici le deuxième chef-d’œuvre lyrique de Tchaïkovski dirigé in loco par , Casse-Noisette dans la fosse du Capitole et Iolanta en version de concert étant les autres œuvres scéniques qu’il a dirigées à Toulouse.

Cette version de concert prouve à quel point la mise en scène de cet ouvrage étrange peut être superfétatoire. En effet, cette suite de scènes est très artificiellement découpée en actes. Le temps y est un élément important dans son étendue, contrairement à l’évolution dramatique serrée de La dame de pique qui nous happe. Cette version de concert a donc offert toute la théâtralité de l’ouvrage sans qu’à aucun moment le spectateur n’ait langui une mise en scène, des décors ou des costumes. Et dans un confort d’écoute incomparable.

L’orchestre est le protagoniste principal des drames qui se nouent et ce soir quel orchestre ! Des cordes émouvantes, des bois nostalgiques, des cuivres rutilants, un moment de grâce dans la scène de la lettre quand les deux notes passent d’un instrument à l’autre partant du hautbois pour terminer avec la harpe. Ces quelques notes récurrentes ont été magiquement habitées par les instrumentistes complices. Car la direction de Tugan Sokhiev est précise, attentive au moindre détail mais très ample à la fois. Sa construction est si attentive à la dramaturgie que le temps de passer d’une scène à l’autre est pensé musicalement et non comme soumis à la mise en scène. Ainsi les enchaînements nous laissent le temps d’une respiration mais certainement pas celui de souffler. L’orchestre, très à l’aise dans cette version de concert, est particulièrement précis, comme jamais il ne peut l’être dans une fosse. Ainsi l’orchestration de Tchaïkovski rayonne en sa subtile simplicité, très différente de celle de La dame de pique. C’est vraiment ici l’âme des personnages qui parle pour eux, avec parfois une économie de moyens insoupçonnée, et une grande adresse d’écriture.

Avec ce soutient de tous les instants, cette vigilance à leur prosodie, les chanteurs peuvent vivre avec une grande liberté et une grande intensité les tourments de l’âme de leurs personnages. La distribution est constituée pour majorité de jeunes et très jeunes chanteurs issus de l’école de Saint-Petersbourg. Le chef de chant, directrice de cette académie du Mariinsky, Larissa Gergieva, a fait un extraordinaire travail préparatoire. La jeunesse et la perfection vocale de tous les solistes offre ainsi un plaisir sans nuages au public.

, superbe jeune femme de 27 ans, incarne la plus parfaite des Tatiana. Le timbre est magnifiquement homogène, l’artiste est capable de superbes nuances et de colorations variées. Elle épouse ainsi toutes les émotions du rôle bien mieux que des sopranos expérimentées manquant de jeunesse et pourtant sa réserve de puissance vocale est très confortable. est une Olga très bien campée. La voix est somptueuse de timbre et sa couleur sombre et mœlleuse annonce une longue carrière dans les plus grands rôles. Les autres dames sont à ce même niveau d’aisance vocale. Quelle magnifique école de chant ! La même jeunesse et la même beauté vocale se retrouvent dans les rôles masculins mais avec d’avantage de diversité. , jeune baryton d’origine britannique, incarne un Onéguine élégant et distant, sans méchanceté puis particulièrement pathétique. Son évolution est rendue possible par un timbre noble capable de colorations et de nuances subtiles. Il arrive dans la scène finale à un degré d’émotion incroyable. Ce duo final a d’ailleurs été un moment de grande théâtralité avec un engagement total des artistes et du chef. L’émotion n’aurait pu être plus grande sur une scène d’opéra.

Le prince Grémine a la voix jeune et noble de Mikhaïl Kolelishvili artiste très prometteur. Lensky est le choix de distribution le plus intéressant. Daniil Shtoda est un jeune ténor à la carrure imposante. Il a une voix Mozartienne et une délicatesse de timbre bien inhabituelle, mais oh combien poétique pour Lensky. L’art du chant est confondant, ses airs sont délicatement phrasés et nuancés avec subtilité. Il incarne un délicat poète qui semble ainsi décalé dès le début, comme socialement hors contexte. Pourtant un parfait équilibrage de l’orchestre et une écoute attentive et particulièrement musicale de ses collègues ne le verra jamais en difficulté. Ce parti pris de jeunesse, jamais au détriment de la splendeur vocale est particulièrement en accord avec des couleurs de l’orchestre claires et lumineuses par moments, bien loin d’un côté trop systématiquement sombre ou mélancolique habituellement associées à Eugène Onéguine.

Le chœur du pays basque EASO, admirablement préparé par Xalba Rallo Sagarzazu, a provoqué une émotion profonde dès son entrée a capella et ne s’est jamais éloigné d’une perfection vocale et d’une superbe diction qui réconcilie avec l’idée qu’un vrai grand beau chœur d’opéra peut être homogène et musicalement très en place.

Cette magnifique interprétation de cet opéra si délicat a remporté un succès considérable bien mérité, dont Tugan Sokhiev a semblé particulièrement heureux ne prenant qu’une trop faible part d’applaudissements restant au milieu de son orchestre et laissant les jeunes chanteurs rayonnants saluer au devant du public. Tugan Sokhiev n’a pas oublié que la création de cet opéra, à la demande du compositeur lui-même, avait mobilisé les élèves du conservatoire de Moscou et n’avait pas eu lieu au Bolchoï mais au théâtre Maly. Il a pris parti pour la jeunesse d’un chef-d’œuvre, trop souvent alourdi par des choix interprétatifs privilégiant une distribution vocale plus lourde.

Crédit photographique : © Patrice Nin