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Le Petit Cheval Bossu, vers un nouveau genre ?

Que le télescopage et la diversité des troupes classiques en Russie créent nombre d’occasions cocasses ! En une semaine ont lieu pas moins de trois (re)créations (Coppélia, le Petit Cheval Bossu, le Corsaire) dans trois théâtres différents (Bolchoï, Mariinsky, Mikhaïlovsky) avec des chorégraphes (Ratmansky, Vikharev, Ruzimatov), officiant dans l’un ou l’autre, et reprenant des ballets dans les théâtres qui n’avaient pas cette œuvre dans la même forme à leur répertoire.

Le Petit Cheval Bossu, sur une musique de qui accompagnait un précédent ballet monté principalement pour son épouse , est repris par Ratmansky, dont la recherche chorégraphique est parmi les plus intéressantes qui ait été élaborée dans la dernière décennie. Il ouvre une nouvelle manière de concevoir un spectacle de danse en respectant des formes classiques, mais les assemblant, comme par ailleurs on a pu les retrouver dans les chorégraphies de , avec un rien d’humour inconséquent. Explorant la reconstruction des ballets impériaux (le Corsaire du Bolchoï) ou soviétiques (Flammes de Paris), la voie abstraite néoclassique (comme dans Jeux de Cartes), il réitère l’expérience du Clair Ruisseau, en élaborant un ballet narratif, et cette fois-ci à partir d’un célèbre conte russe. Toutefois, on a été un peu désappointé par le manque de fluidité de la narration pour qui ne connaissait pas l’histoire, et le synopsis est nécessaire pour pouvoir saisir les subtilités du livret. C’est un léger défaut, posé en préambule, afin de pouvoir laisser éclater notre enthousiasme concernant la beauté de la chorégraphie. Mêlant subtilement la pantomime, ou du moins une composition purement descriptive, et les moments dansés, plus attendus (la rencontre entre la demoiselle et Ivan «l’idiot», ou bien l’apothéose par l’union heureuse entre les deux protagonistes), l’ensemble est varié et équilibré. Dans la création même de nouveaux pas se manifestent une intelligence créatrice, et la générosité de sa danse colle parfaitement au découpage orchestral. Rien ne ressemble tout à fait à cela dans le paysage de la création artistique actuellement, et l’on ne peut que se réjouir des opportunités que la Russie, et bientôt les Etats-Unis, offrent au chorégraphe, qui a décidément l’ampleur des grands, vu l’augmentation du niveau de la troupe du Bolchoï constatée lorsqu’il était directeur de celle-ci. Ce n’est pas les mêmes offres que l’on ferait en France à des artistes ayant montré les mêmes dispositions.

La seconde distribution surprenait par une Alina Somova qui tentait de surmonter la forte personnalité de la princesse, qui s’ennuie, et s’empare de la chance de tomber amoureuse d’un paysan attachant, en se jouant du tsar. Elle a du mal à fabriquer le second degré inhérent aux histoires pour les petits racontés aux grands. Trop littérale, et semblant en trop à l’idée que l’on se fait d’une poupée, elle finit par agacer avec ce manque de force et cette mollesse perpétuelle dans ses poses. A l’opposé se trouve justement , qui, avec le genre de visage adolescent sur lequel le temps n’imprime pas ses marques, joue avec vivacité et avec l’impalpabilité de la malice que l’on retrouve également dans Don Quichotte. Il se montre éminemment virtuose dans le pas de deux final, dont Ratmansky reprend le schéma pour situer son ballet dans une filiation traditionnelle, avec des essais volontairement ratés de sa variation, mais finalement totalement dominée par des doubles tours et une petite batterie subjuguante. Les seconds rôles, dont fait partie Grigory Popov en tant que Petit Cheval, sont tout à faits adéquats avec l’idée des rôles de composition ; burlesque et attendrissant Tsar de Roman Skripkin, brève apparition de la douce Yekaterine Kondaurova, et le cérémonieux chambellan d’Islom Baimuradov, tout concours à la justesse de la dramaturgie.

Accueilli très positivement, ce ballet explore une voie possible de renouvellement que nous espérons bien voir Ratmansky poursuivre.

Crédit photographique : A. Somova et L. Sarafanov © N. Razina