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Arturo Toscanini par lui-même, de l’espionnage…musical !

S’il fut sans aucun doute l’un des chefs les plus célébrés de tous les temps, n’a jamais accordé d’interviews. Or, à son insu, son fils enregistra, dans sa maison, plus de cent heures de conversations privées, «au coin du feu». Et ce sont les véritables paroles du Maestro, telles qu’il les a réellement prononcées, que ce documentaire-fiction nous fait revivre, celles-ci ayant été fidèlement retranscrites dès que la famille eut donné l’autorisation d’utiliser ces enregistrements qui dormaient depuis un demi-siècle.

Certes, le visionnage de ce film est, de premier abord, déconcertant, puisque la tâche des comédiens consiste à s’effacer au maximum afin de nous restituer, dans le plus juste ton possible, la parole du Maître disparu. Mais force est de constater que le contenu du texte est très dense : nous entendons d’abord Toscanini raconter ses débuts au sein de l’orchestre, lorsque simple violoncelliste, il se fait remarquer par son impressionnante mémoire visuelle. Puis ensuite nous suivons ces réflexions portant sur des sujets variés, qui permettent de mieux cerner la personnalité de cet homme hors du commun. Car, derrière l’écran formé par la gloire et la célébrité se cachait un être humain certes brillant et sensible, mais également passionné, perfectionniste, et très souvent intransigeant.

Sans retenue, Toscanini livre d’innombrables confidences : concernant son premier amour à 4 ans dont il se souvient dans les moindre détails, son épouse «j’étais un bon mari mais infidèle», mais également ses voyages, ses lectures, sa vision des grandes œuvres, ses souvenirs à la Scala.

La narration de la rencontre avec Verdi, sa résistance face au nazisme, son jugement sur la musique de Wagner qu’il dit «sublime» et qui l’a dissuadé de composer de la musique et, enfin, son admiration pour Beethoven «l’Adagio de la 9ème me fait ressentir ce qui est inexprimable, je vois une lumière éclatante dans le lointain… et la musique que je dirige semble descendre du ciel, elle m’arrache à la terre…» sont certainement parmi les moments les plus forts de ce documentaire. «Lorsque j’ai entendu la musique de Wagner, j’ai su de suite que tout ce que je composerai ne lui arriverait pas à la cheville, en musique il n’y a pas de place pour la médiocrité, j’ai abandonné l’idée d’être compositeur». Toutes ces révélations, entremêlées d’archives filmées, de photos et de séquences vidéos provenant des archives familiales rendent le personnage encore plus proche de nous. Mais les confidences ne sont pas uniquement musicales, et, à l’évocation de Mussolini, nous constatons à quel point Toscanini mettait autant de volonté dans l’affirmation de ses convictions politiques, que dans la direction d’orchestre : «…quel monstre que cet homme… tant que j’étais à La Scala, j’ai refusé qu’on accroche les portraits officiels de Mussolini et du Roi… jamais je n’ai accepté de diriger dans un pays privé de liberté…».

Pour agrémenter, et enrichir la mise en scène, le réalisateur a inséré quelques séquences d’archives montrant Toscanini en concert : son regard, dont l’acuité est purement extraordinaire, balaye inlassablement les instrumentistes, et leur enjoint de donner le meilleur d’eux-mêmes.

Bien sûr, certains esprits ne manqueront pas de se questionner : était-ce vraiment «bien» d’enregistrer de la sorte des conversations privées, pour les exhumer cinquante ans plus tard, alors que leur auteur n’avait jamais voulu ni écrire ses mémoires, ni se faire interviewer ? pourquoi Wanda, la seconde fille du Maître, par ailleurs épouse de Vladimir Horowitz, (il y a pourtant bien pire comme gendre…) est-elle totalement ignorée dans ce film ? et les longues années de désaccord avec la direction de La Scala, pendant lesquelles le chef n’a pas dirigé, sont aussi passées sous silence. Enfin, le titre «Toscanini par lui-même» me paraît déplacé, et pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, le film peut recevoir beaucoup d’appellations, sauf «par lui-même».

Malgré ces interrogations, on ne peut que constater que ce film apporte un élément supplémentaire pour témoigner à quel point le Maestro était un personnage exceptionnel, dont toute la vie a été orientée vers la recherche de la perfection musicale.

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