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Christian Gerhaher : Schubertiade de rêve

Concert d’exception. Interprétation que nous oserons dire au dessus de toutes les autres, par deux artistes rares et en parfaite osmose. Et le retour du tant attendu après un Lied von der Erde exceptionnel.

Une soirée, une Schubertiade de rêve : dans une salle pas trop grande, propice à l’intimité, au recueillement, une voix au timbre idéal s’adresse à nous comme à des confidents et nous touche immédiatement, sans effets, sans signe extérieur de richesse : la puissance est là, avec beaucoup d’envergure mais, pas un instant, elle ne se fait voix d’opéra, même à la fin de Der Atlas où la douleur du géant portant la souffrance du monde le fait hurler fortissimo ou encore dans les cris du Doppelgänger. Et , comme nul autre, dit les choses, autant que possible, piano, voire pianissimo, restant dans la sphère de l’intime, calmement, simplement. , accompagnateur incomparable, aux doigts de velours, envoûte par la douceur de son toucher. Le pianiste choisit, à chaque syllabe, des couleurs en harmonie avec celles de la voix et sert le texte avec une grande précision rythmique, lui qui connaît les moindres intentions du chanteur. Une pure merveille, résultat de vingt ans de travail en commun.

Les pièces du Schwanengesang, datées de 1828, ont été réunies après la mort du compositeur par son frère qui a constitué un cycle avec quatorze de ses derniers Lieder. Sans être aussi sombres que le Winterreise, ils sont souvent emprunts d’une mélancolie que Christian Gerhaher rend sensible jusqu’à nous faire monter les larmes aux yeux. Cela grâce au fait de ne pas surinterpréter, de rester plutôt en deçà de l’émotion, avec une retenue qui respecte celle de l’écriture de Schubert. Signe distinctif : Christian Gerhaher est d’abord fidèle à la structure musicale des lieder, aux courbes des mélodies. Il met en évidence la forme d’une pièce avant de traduire les affects dont tel ou tel mot pris isolément se trouve chargé. L’atmosphère générale de chaque lied est ainsi mieux préservée et, du même coup, son unité. La poésie, loin d’y perdre, sort gagnante car l’auditeur perçoit beaucoup mieux l’agencement des rimes et les mouvements prosodiques qui ont leur sens dans la relation du texte et de la musique. C’est pourquoi, dans les pièces strophiques, Christian Gerhaher met un soin particulier à chanter chaque strophe à l’identique, avec, de préférence, les mêmes dynamiques aux mêmes endroits et avec un rythme strictement stable, si ce n’est quelques ralentissements choisis. Ainsi de Liebesbotschaft, du splendide Drang in die Ferne attirance pour le pays lointain où, en dépit de la gaieté pudiquement affichée, du désir d’amour qui justifie le voyage (nous disent les mots), la répétition constante du même rythme implacable associée à la tonalité de la mineur, fait de ces adieux aux parents le pressentiment de la mort proche. On pense au Leiermann du Voyage d’hiver. A la tristesse s’ajoute la nostalgie des chants archaïques gravés au fond de la mémoire collective.

Les artistes reçurent des ovations enthousiastes dès la première pause, devenues délirantes à l’entracte et standing à la fin du concert. Le public les attendait dans le hall avec une seule requête : «revenez vite !». Un couple était venu de Boston pour les écouter. On entendait de partout : «vous êtes les meilleurs !». Et c’est bien vrai. Les disques ne figurent plus, hélas, au catalogue français. Ne pas manquer la diffusion sur France-Musique le 28 juin prochain.

Crédit photographique : Christian Gerhaher © Alexander Basta / Sony BMG

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