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Alberto Gazale porte le chant verdien au sublime

Simon Boccanegra

Sur un fond de scène aux éclairages pastels, des jeux de miroirs tournant sur eux-mêmes délimitent un univers clos dans lequel les protagonistes exposent leurs déceptions, leurs vengeances, leurs secrets. Si Simon Boccanegra peut se vanter de pages musicales parmi les plus belles jamais écrites par Verdi, il ne se prête guère à la narration d’une intrigue quelque peu embrouillée. C’est ce qui porte Jose Luis Gómez à favoriser la psychologie de ses personnages. Souvent seuls en scène, leurs déclamations laissent entrevoir les maux qui les rongent. Sur fond de lutte de classes entre patriciens et plébéiens, les années n’apaisent pas les rancœurs, les jalousies des pouvoirs. Dans son projet scénique, le metteur en scène espagnol brosse des caractères qu’on aurait parfois préféré plus contrastés, conspirant autour d’un Simon Boccanegra, maître du jeu, mais dont l’espoir tend à la pacification, au pardon. Dans les espaces qu’il réserve à ses personnages, le metteur en scène touche agréablement la forme mais que ne s’est-il pas investit plus encore sur le fond et que n’a-t-il habité son décor avec plus d’émotion ?

Mais Dieu, que tout cela était bien chanté ! Rarement la scène genevoise avait réuni une distribution aussi homogène. Et pourtant, ce n’était pas gagné d’avance. On sait cet opéra vocalement exigeant dominé qu’il est par le rôle-titre. Malheureusement, le baryton italien était loin d’avoir convaincu la critique et le public des premières représentations. Manque de justesse, aigus approximatifs, le malheureux Boccanegra n’est pas paru sous son meilleur éclairage. Dès lors, orchestre, chef et autres solistes se trouvaient embarrassés par l’improbable, voir l’impossible soutien à leur collègue défaillant. Aussi, après quatre représentations difficiles, s’est vu dans l’obligation de déclarer forfait pour laisser sa place au baryton , déjà titulaire du rôle dans cette même production au Liceu de Barcelone.

Avec une irréprochable sûreté de ton, une admirable compréhension du personnage, portant le chant verdien au sublime, a libéré la scène des contraintes des précédentes représentations. Sans jamais surjouer son personnage, il en fait un homme profond et juste, même si sa position hiérarchique lui interdit la mollesse. La voix superbement posée, est, à plus d’un instant bouleversant. Ainsi quand, dans son Fratricidi !!! Plebe ! Patrizi ! il crie Vo gridando : pace, e vo gridando : amore, on frémit devant la conviction profonde qui anime son personnage luttant désespérément pour que les querelles de pouvoir, les vengeances de clans cessent autour de lui. Un message que le baryton italien porte jusqu’à son trépas. On se souviendra longtemps de cette ultime scène où, terrassé par le poison, il s’écroule sur l’escalier de son palais, les jambes légèrement croisées, le corps affalé rappelant le tableau de la descente de la Croix peint par Sébastien Bourdon (1616-1671).

Aux côtés du triomphateur de la soirée, comme entraîné dans son sillage émotionnel, la basse Giacomo Prestia campe un Jacopo Fiesco profond et solennel qu’on aurait aimé voir tout au long de la soirée aussi émouvant qu’on le découvre dans la prologue. Autre figure marquante de cette production, le ténor Roberto de Biasio étonne par son assise vocale, se jouant avec brio des difficultés assassines de son air final Sento avvampar nell’anima. Pour sa prise de rôle, le baryton (Paolo Albiani) affirme un instrument vocal sûr même s’il apparaît encore un peu vert. Nul doute, qu’il faudra compter sur son talent dans ces prochaines années.

Face à cette phalange de voix masculines graves et dévastatrices, le rôle féminin se doit d’affirmer une présence vocale de premier plan. Là encore, le choix de la soprano bulgare Krassimira Stoyanova s’avère judicieux. La voix parfaitement équilibrée, puissante sans excès, elle semble n’avoir aucune difficulté dans l’expression vocale. Dommage qu’elle ne profite pas de ses extraordinaires moyens techniques, pour s’abandonner plus à l’émotion.

Dans la fosse, , attentif aux chanteurs, dirige avec une belle souplesse un qu’on aurait aimé parfois plus incisif et plus présent. Quand au Chœur du Grand-Théâtre, souligner une fois de plus son excellence devient un lieu commun.

Crédit photographique : Krassimira Stoyanova (Amelia), Roberto de Biasio, (Gabriele Adorno) ; Roberto de Biasio, (Gabriele Adorno), (Simon Boccanegra), Krassimira Stoyanova (Amelia), Giacomo Prestia (Jacopo Fiesco). © GTG/Carole Parodi