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Schoenberg par Boulez, Du sollst nicht, du müsst !

Un concert de est un événement qui attire toujours les musiciens, les mélomanes autant que la bonne société et c’est un véritable spectacle que de voir des publics si divers déambuler côte-à-côte dans le foyer et se mêler dans la salle de concert – visiblement sans heurt. Est-ce l’interprète ou le compositeur qu’on est venu voir ? Le monstre sacré, sans aucun doute.

Boulez propose en introduction une œuvre méconnue de Schœnberg, les Vier Stûcke op. 27 pour chœur et ensemble. Éclipsées par les Trois satires pour chœur à venir, qu’on ne présente plus, ces pièces forment un ensemble hétérogène, qui ne manque pas de charme, sans plus. Les textes sont d’une part du compositeur, d’autre part des poèmes chinois traduits en allemand, le tout présentant une sorte de dix commandements de l’artiste moderne. Du sollst nicht, du müsst … Il va sans dire que la pièce la plus attachante est la dernière, où un petit ensemble constitué de violon, clarinette, mandoline et violoncelle recrée une atmosphère orientale assez curieuse chez le grand Arnold, mais fort sympathique. On y goûtait l’art des BBC Singers, dont les pupitres de basse nous ont charmés en particulier, parce que capables d’être tour à tour légers et profonds sans écraser le son. Un regret cependant : le flou de la diction, rendue d’autant plus périlleuse par les entremêlements polyphoniques de l’œuvre.

S’ensuivait Dérive 2 de Boulez pour ensemble, une œuvre longue, une œuvre forte, d’une exigence incroyable pour les musiciens autant que pour les auditeurs. L’ensemble y consiste en un groupe d’instruments solistes, cordes et vents, cerné par des corps résonants, piano, marimba, xylophone et harpe. On est d’abord surpris par la densité polyphonique chère à son auteur ; au bout d’un moment, on en viendrait même à se noyer, n’étaient les plages de poésie consacrées à l’exploration de la résonance, ou les divers soli instrumentaux dont ce maître a émaillé le discours. Au bout d’un moment, l’oreille s’habitue, et l’on en vient à repérer certains motifs récurrents, qui donnent sans doute une explication partielle au titre de l’œuvre. Un final en forme de péroraison jubilatoire conclut l’œuvre de façon assez conventionnelle.

Après l’entracte venait Cummings ist der Dichter, un classique de son auteur. Plus ramassée mais tout aussi dense que Dérive 2, cette œuvre possède un potentiel de fascination assez incroyable. Contrairement aux pièces de Schœnberg, la diction du chœur y est exemplaire, bien que le langage y soit fragmenté de manière inintelligible. Au final, ces deux pièces interprétées sous la direction de leur auteur nous révèlent un art consommé : si parfois la musique contemporaine peut sembler à la limite de l’improvisation, dans la composition ou le jeu des interprètes, il n’en est rien ici, et cette musique se révèle construite et assumée jusque dans ces moindres détails.

Pour conclure, une pièce originale, déjà ancienne, basée sur des fragments de poèmes saphiques : … agm… , comprenez la contraction soit du nom Agamemnon, soit du mot agma, «forme» en grec ancien. D’un seul tenant, mais assez clairement sectionnée, cette œuvre fait cohabiter dans son discours une esthétique résolument contemporaine, dans le traitement des instruments et l’exploration de la voix notamment, et un langage rythmique assez clairement pulsé. Le tout crée une atmosphère litanique assez intéressante et teintée d’orientalisme. Certainement un très bon choix pour conclure cette soirée, et le compositeur, qui avait fait le déplacement, a reçu une salve d’applaudissement mérités

Crédit photographique : © Kyoto Prize 2009