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Alice au pays des merveilles d’Unsuk Chin à Genève

Alice in Wonderland

Le Grand Théâtre de Genève transformé en satellite d’embarquement d’un aéroport, vêtus en employés de sécurité, les placeurs reçoivent les spectateurs avec un : «Nous vous souhaitons un excellent voyage !» aussi sympathique qu’inattendu. C’est ainsi que la metteure en scène Mira Bartow convie le public à la suivre dans le périple de ce conte pour adultes. La scène est un hall d’aéroport avec ses escaliers métalliques flanqués d’un ascenseur translucide. Dans la pénombre de la courte ouverture, le plateau s’anime de voyageurs se pressant en tous sens, lorsque, à l’occasion d’un énorme coup de grosse caisse, tout ce monde se fige soudain. Puis, comme dans un film au ralenti, il disparaît peu à peu, laissant Alice seule en scène. On découvre ce hall bordé d’un jardin verdoyant où passent et repassent les personnages fantastiques de la fable. Le voyage d’Alice peut commencer.

Pour son premier opéra, offre une musique très originale faite de percussions discrètes, d’utilisations aux premiers plans d’instruments aussi inhabituels que des scies musicales, des sifflets à coulisse, d’un accordéon, d’un harmonica ou d’une clarinette basse. Une musique sans agressivité même avec ses subites ruptures rythmiques, ses d’envolée lyriques et ses étonnantes et amusantes citations. Une musique illustrative qui colore avec humour et légèreté les scènes de cette Alice au pays des merveilles. Mais si musicalement, la partition de la compositrice coréenne reste séduisante, la manière de traiter ce conte n’apparaît pourtant pas être la plus judicieuse qui soit. En effet, comment raconter le cortège des personnages innombrables peuplant le songe d’Alice en deux petites heures d’horloge ? La fable de Lewis Carroll semble mieux adaptée à une lecture au coin du feu plutôt qu’à la trépidation rythmique d’un opéra. Le livret qu’en a tiré David Henry Hwang demeure si touffu qu’il contraint la mise en scène à ne montrer que les images plutôt qu’à approfondir l’essence du récit.

Déboulant à toute allure sur une trottinette, le Lapin Blanc (Andrew Watt) annonce le début du rêve éveillé d’Alice. S’enchaîne alors le défilé aussi coloré que déroutant des personnages du récit de Lewis Carroll. Une multitude colorée entrant et sortant du songe d’Alice. Chacun s’invite avec un message souvent pertinent mais difficile à capter dans une intrigue qui ne progresse pas vers un dénouement dramatique. Pire, elle s’enlise parfois dans des scènes répétitives, comme ces interminables tableaux de la dispute entre la Reine, le Roi et le Bourreau ou celles des apparitions et disparitions du Chat Chester. Dommage parce que la mise en scène de Mira Bartow est cohérente, talentueuse, vivante et agréablement inventive. A relever, les très amusants costumes kitch à souhait mais qui jamais ne tombent dans la vulgarité.

Du côté des chanteurs, l’exploit des protagonistes reste plus dans leur performance théâtrale irréprochable que dans la véritable expression vocale. A quelques exception près, chaque chanteur incarne au moins deux personnages dont les apparitions parfois furtives ne permettent guère d’en juger la vocalité. Cependant, à noter la superbe assise vocale de la soprano Cyndia Sieden (Cheshire Cat) et l’autorité naturelle de la mezzo-soprano Laura Nykänen (Duchess). A l’évidence, le rôle-titre se taille la part du lion. Avec (Alice), le Grand Théâtre de Genève a trouvé la meilleure interprète possible. La voix claire, la parfaite diction et la jolie présence scénique de la soprano américaine en font le portrait idéal de la petite fille de ce conte. Dans son air final, la qualité de ses suraigus fait presque regretter que la partition de n’a pas prévu de les faire entendre plus encore tout au long de cet opéra.

Avec un à la belle prestance, on aurait aimé que le chef pousse les pupitres des cordes et des bois au niveau sonore des percussions et des cuivres. Comme à son habitude, encore qu’habitude donne la malheureuse impression de routine, le Chœur du Grand Théâtre de Genève s’illustre par son homogénéité vocale exceptionnelle et son aisance scénique magnifique.

En définitive, si ce voyage ne s’avère pas aussi merveilleux qu’il n’y paraît, cette production clôt en agréable fanfare une saison en esquisse de la ligne future de la programmation de son nouveau directeur Tobias Richter.

Crédit photographique : (White Rabbitt) ; (King of Hearts), (Queen of Hearts), (Alice) ©GTG/Vincent Lepresle