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Ouverture de la saison musicale à Royaumont

Fondation Royaumont

En ouverture de la saison musicale 2010, la Fondation Royaumont proposait à son public une longue soirée d’écoute qui débutait, en extérieur, dans les jardins du cloître de l’Abbaye, avec Passeggiata, une installation sonore du compositeur français (étudiant de la session de composition Voix nouvelles 2009 de Royaumont) cherchant à confronter «espace réel» et «espaces virtuels» grâce aux artifices de la projection sonore (celle des Musiques inventives d’Annecy). Unique matériau d’enregistrement, l’orgue tenu par est le Cavaillé-Coll du réfectoire des moines de l’Abbaye. Durant les 40 minutes de cette promenade «auriculaire» pleine de découvertes, on est saisi par de multiples phénomènes sonores de résonance/interférence relatifs à cette «ambiguïté perceptive» recherchée par le musicien.

En avant concert, dans le réfectoire des moines, c’est une autre surprise, certes moins réussie, que nous réservait le performer Joël Hubaut distribuant au public des masques de lapin pour une «rabbit attitude». Cette performance «lapinesque» de poésie sonore un peu datée s’inscrit dans le cadre du Grand Pari(s) de l’art contemporain organisé par le conseil général du Val d’Oise et porté par le commissaire de l’exposition  ; c’est lui qui prenait la photo au terme de cette «transe verbale» un rien pénible à défaut d’être véritablement inspirée.

Le groupe vocal «» et leur chef – amorçant une résidence de trois ans à Royaumont – investissaient enfin la scène avec l’altiste qui, seul dans la chaire, dominait la situation. Toutes les pièces du programme avaient été suscitées par l’ensemble sauf Asmarâ pour chœur mixte a capella de qui débutait la soirée. Le compositeur épris de culture extra-occidentale et passionné d’Afrique noire met ici en musique un psaume de la liturgie éthiopienne extrait de la seconde période du Livre des Enchantements ; il est chanté en ge’ez, seule langue africaine à posséder une écriture et un alphabet propre. Cette hymnodie solidement ancrée dans un temps et une consonance modale semble trouver son relief et sa puissance expressive au cœur de la prosodie, même si l’interprétation de ce soir restait en deçà du pouvoir d’envoûtement d’une telle pièce.

Perché non riusciamo a verderla ? est une commande des Cris de Paris, partiellement crée en 2008 avec l’alto de . Le compositeur/chercheur qu’est Marco Stroppa s’emploie à exploiter, tant au niveau phonétique que sémantique – voire politique – «les cris, appels et clameurs» entendus dans la rue ou déchiffrés sur les graffitis des murs de Rome et de Turin. C’est une sorte de voyage initiatique étrange et foisonnant en six mouvements reliés par les interventions de l’alto et donnant lieu à autant de configurations différentes du chœur dans l’espace : une dimension qui mobilise tout particulièrement le travail de cette tête chercheuse et inventive, passionnée par le phénomène sonore et toutes ses implications dans l’écriture musicale. Les Cris de Paris se prêtent avec beaucoup de souplesse à cette semi-chorégraphie rythmant les actions sonores auxquelles se mêlent, en dernier ressort, les résonances lisses et fragiles d’un glassharmonica.

 

HSESTTL d’, installé depuis 2007 à New-York, est la deuxième œuvre du compositeur écrite pour Les Cris de Paris. Les textes sont ici empruntés à des épitaphes de tombes chrétiennes du pourtour méditerranéen ; l’écriture musicale de ces brèves inscriptions traitée entre voix chantées et style parlando donne lieu à différents régimes vocaux, envisagé parfois à fleur de souffle. Ballereau vise l’économie de moyens et la précision du trait, conférant à chaque séquence verbale un accent particulier et une stylisation vocale très finement rendue par l’ensemble vocal.

Christophe Desjardins revenait sur scène pour interpréter Viola (1971), une pièce soliste de (qui se joue également à la viole d’amour). C’est une œuvre «ouverte» qui laisse à l’interprète une certaine responsabilité dans l’articulation formelle des différentes section : une occasion pour cet interprète concepteur de modeler un parcours à la mesure de son geste singulier, suscitant une écoute captive des multiples figures sonores qu’il fait naître sous son archet véloce.

Juste le temps pour Les Cris de Paris de reprendre haleine avant la création mondiale de la soirée, Cristaux de temps d’ ; l’œuvre d’envergure ne recourt à aucun texte mais convoque la voix/source, génératrice de textures colorées dont le compositeur italien favorise l’incomparable suavité. Dans les trois premières sections, des percussions (jeu de cloches, claves, gong assumés par les chanteurs) s’associent aux voix selon un jeu d’interférence ou de complémentarité démultipliant les perspectives sonores. La dernière partie, rythmique et plus enlevée, sonne en revanche de manière plus convenue.

Saluons l’énergie à toute épreuve de qui, au terme de ce magnifique parcours, faisait revenir Christophe Desjardins pour mêler une fois encore la voix d’alto à celle du chœur dans une délicieuse chanson d’amour sicilienne de témoignant de cet indéfectible attachement du maître italien à la source populaire.

Crédit photographique : Geoffroy Jourdain © Les Cris de Paris

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