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Friedrich Cerha : l’œuvre d’une vie !

De ce côté du Rhin, le compositeur est connu pour son travail de «finalisation» autour de l’acte n°3 de la Lulu de Berg. Mais en Autriche et aussi en Allemagne, il est une statue du commandeur imposante et vénérée, autant comme compositeur que comme homme d’institutions : il est le fondateur de l’ensemble de musique contemporaine «Die Reihe». Professeur à la Hochschule de Vienne, il a formé des compositeurs comme Georg Friedrich Haas ou Karlheinz Essl. Cette adulation donc il bénéficie est présente dans le livret de présentation de ce beau coffret où sont repris les témoignages louangeurs de 18 compositeurs de à Michael Jarrell en passant par Hans Zender ou Helmut Lachemann.

L’essentiel de ces disques est occupé par l’imposant et intimidant cycle des Spiegel. Composée entre 1963 et 1972, cette pièce, en 7 parties, est un monument orchestral, une sorte d’Everest de l’avant-garde, tel que peut l’être un Gruppen de Stockhausen. Au tournant des années 1960, le compositeur a abandonné «mélodie, harmonie et sens du rythme traditionnel» pour explorer des «mondes sonores nouveaux». Cela se traduit par une musique infiniment bruitiste qui procède par agrégats sonores où des tumultes orchestraux succèdent à de longues répétitions de notes ou de passages instrumentaux, c’est une synthèse personnelle de l’explosivité d’un Varèse et de la radicalité d’une jeunesse musicale jusqu’au-boutiste. Pris de manière isolée, ces parties fascinent par la beauté des certains alliages ou de climax intenses et cataclysmiques. On imagine que ce corpus, avec autant de détails, gagne à être entendu en concert car, en disque, outre le fait qu’il faut de nombreuses écoutes pour se familiariser avec cette bête orchestrale, on ressent parfois un sentiment de fatigue et d’épuisement face à la concentration requise pour appréhender toutes les inflexions du discours. L’orchestre de la radio de Baden-Baden Freiburg et Sylvain Cambreling mettent toute leur énergie au service de cette pièce, témoin d’une époque optimiste ou l’on ne reculait devant aucune expérimentation parfois aux limites de la démesure. Monumentum dédié au compositeur Karl Prantl continue à sculpter le son avec parfois la rage d’un Lucio Fontana ou le sens du questionnement d’un Joseph Beuys.

Changement de style avec le récent Momente de 2005. La rugosité est parfois remisée au placard pour céder la place à une pièce autobiographique citant parfois Berg et travaillant la pâte avec une énergie mieux canalisée et moins radicale, mais peut être plus neutre et passe-partout.

Tout au long de ce coffret, il faut saluer l’engagement de chefs et d’orchestres concentrés et appliqués. Kairos offre également un luxe éditorial : superbe digipack, prises de son superlatives et surtout une notice de présentation très complète et exhaustive, même si cela reste très «allemand» dans des explications parfois très complexes pour qui ne serait pas au fait de l’art du compositeur !

Ce beau coffret, très exigeant, est à réserver aux contemporanéistes émérites, mais ces derniers découvriront un pan essentiel de la musique de notre temps même si nos sensibilités des années 2000 nous portent vers d’autres rivages.

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