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Troisième de Mahler par Jansons : un interprète devenu artiste créateur

Aujourd’hui comme hier, les bons chefs ne manquent pas ; aujourd’hui comme hier, certains prennent soudain une dimension supplémentaire qui les met en quelque sorte hors concours : parmi ces interprètes devenus artistes créateurs à part entière en se mettant, humblement, au service de la musique des autres, il y a depuis longtemps déjà Claudio Abbado ; il est désormais évident que est également de ceux-là. Ce concert mahlérien qui attire la foule des grands jours dans l’ingrate Philharmonie de Munich n’en est qu’une preuve parmi d’autres, même si elle est particulièrement éclatante, et particulièrement précieuse : après avoir dû annuler tous ses concerts de septembre et d’octobre, pas moins de trois programmes différents, fait enfin sa première apparition munichoise de la saison.

Dans la plus ample des symphonies du grand répertoire, le lien profond unissant et la nature prend une dimension unique dans sa production, et jamais autant qu’ici le hiatus apparent entre le premier degré de cette ode panthéiste au monde végétal et animal et un art compositionnel qui porte à son extrême le raffinement de la civilisation européenne de la Belle Époque n’aura été aussi clairement mis en scène que dans cette œuvre démesurée. Cette naïveté apparente, que Mahler confessait bien volontiers, n’hésite pas à la faire ressortir, en quelque sorte à prendre Mahler au mot. Des pianissimos impalpables, on en a entendu beaucoup ces dernières années au concert, à tel point que la capacité à produire de tels moments de magie sonore est devenue comme la pierre de touche des chefs d’aujourd’hui ; mais des silences comme ceux dont le premier mouvement est comme troué, eux, sont exceptionnels : ils ne se contentent pas de laisser le spectateur se remettre des émotions de la musique, ils le mettent dans la position du compositeur à l’écoute passionnée du message secret qu’entendait Mahler dans les bruissements d’une nature habitée par le divin.

Les forces dont dispose Mariss Jansons pour ce concert ne peuvent qu’être happées par la force de conviction d’un chef qui sait toujours entraîner sans avoir à ordonner : l’Orchestre de la Radio Bavaroise, sans doute, n’est pas le premier orchestre du monde pour la chaleur ou la diversité des couleurs sonores, mais sa cohésion, sa rigueur, sa souplesse compensent amplement ce défaut relatif, amplement préférable du reste à la complaisance avec laquelle d’autres orchestres se noient dans leurs propres splendeurs. Si on peut regretter que les excellents chœurs, du fait de l’acoustique toujours impossible de la salle, aient eu tendance à couvrir l’orchestre dans le 5e mouvement, on peut que constater la pertinence du choix de la soliste, en pleine cohérence avec la conception d’ensemble : l’art profondément pudique et intense de semble naître des forces sous-jacentes conjurées par Mariss Jansons.

Crédit photographique : photo © BR/Astrid Ackermann