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Un Requiem de Verdi bien vivant à Istanbul !

Un petit parfum d’orient flottait sur ce concert donné à Istanbul, sa ville de résidence, par ce jeune orchestre turc dont l’objectif est de jouer le grand répertoire symphonique mais aussi de donner une place aux compositeurs locaux. Pour cette fois c’est un des fleurons de la musique vocale et religieuse occidentale qui était à l’honneur avec le grandiose et spectaculaire Requiem de Verdi. La jeunesse de la distribution était à l’unisson de l’orchestre, avec des solistes ayant débuté leur carrière entre les années 90 et 2000, la soprano Michèle Crider étant la plus expérimentée du quatuor puisqu’elle débuta en 1996 dans Aïda, et la mezzo Anna Lapkovskaja, cadette du groupe, finit ses études à Munich en 2009. A la baguette, un jeune quadragénaire viennois : . Avec de telles forces on pouvait s’attendre à un concert plein d’énergie et de fougue, hors de toute routine, et on peut le dire tout de suite, la promesse de l’affiche fut parfaitement tenue.

Un petit mot de présentation n’est sans doute pas superflu pour faire connaître au lecteur cet orchestre, né dans les années 90 sous forme d’un orchestre de chambre, le Borusan Chamber Orchestra. En quelques années il augmenta ses effectifs pour devenir un orchestre symphonique à part entière, et devint en 1999 le Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra (BIFO). Les musiciens qui le composent aujourd’hui sont essentiellement turcs, mais leur chef depuis 2008 est l’autrichien Sacha Gœtzel, ancien violoniste du Philharmonique de Vienne. La vraie particularité de cet ensemble est qu’il a été créé et entièrement financé par un unique mécène, Borusan, grand groupe industriel turc, qui a souhaité développer différentes initiatives dans le domaine des arts et de la culture, et dont le BIFO est sans doute l’expression la plus importante. L’orchestre, qui fit l’ouverture du Festival de Salzbourg 2010, en est encore, avec une vingtaine de concerts par an, à constituer son répertoire. Ainsi après avoir joué sa première Alpensinfonie quelques jours auparavant, il donnait ce soir son tout premier Requiem de Verdi.

Et celui-ci commença magnifiquement avec un pianissimo des cordes à la densité immédiatement expressive, dans un tempo Andante très retenu (quasi Adagio) qu’on aurait aimé voir se poursuivre plus longtemps, mais Verdi avait d’autre plan et le chef donna au Pocco più sur le premier forte de ce Requiem une nette impulsion indiquant qu’on n’allait vraisemblablement pas entendre une Messe des morts statique et recueillie. Cela se confirma avec un Dies iræ rigoureusement Allegro agitato comme demandé par Verdi, où orchestre et chœur (renforcé par des membres de l’expérimenté Wiener Singverein, dont Brahms et Karajan furent chefs) montrèrent leur excellent niveau dans ce premier morceau de bravoure fort ben négocié. Alors entre messe et théâtre, dilemme classique de cette œuvre, la balance pouvait pencher du côté du second, et de fait elle le fit mais, grâce au talent et à l’intelligence musicale du chef, d’une manière franche et mesurée à la fois, et à aucun moment nous ne nous sentîmes frustrés. Jusqu’au bout la direction vivante et contrastée du chef ne franchit jamais la ligne jaune au-delà de laquelle le trait devient plus épais, lourd, au risque de mauvais gout. Il ne se laissa jamais déborder par l’enthousiasme et conduisit brillamment ses troupes, réussissant aussi bien les moments de recueillement que les passages plus extravertis et spectaculaires du Requiem. L’autre belle satisfaction de la soirée fut le quatuor vocal qui sut rester sobre et simple dans son expression, et très équilibré dans son jeu d’ensemble. La jeune mezzo Anna Lapkovskaja nous a impressionnés par la tenue et la stabilité de sa voix, tout comme la basse au timbre chaleureux. Le ténor roumain tint impeccablement sa place, avec toute la vaillance maitrisée attendu pour un ténor, tout juste pouvait on regretter qu’ici ou là il n’adoucisse pas un peu son timbre pour être encore plus juste d’expression. La soprano Michèle Crider, rompue aux Tosca, Norma, Butterfly, et aux héroïnes verdiennes Leonore, Amelia ou Elisabeth, mit dans son jeu un poil plus d’intention «dramatique» sans rompre l’équilibre du quatuor.

Dans l’absolu on peut dire que c’était un fort beau Requiem, dynamique, contrasté, expressif sans excès, fort bien chanté, et si on tient compte que ces musiciens en étaient à leur toute première exécution de l’œuvre, on ne peut que dire bravo. La soif et l’enthousiasme de découvrir le grand répertoire sont à, l’évidence, très vivaces dans cet orchestre, comme nous le dira le chef après le concert, et on ne peut que leur souhaiter de garder cette gourmandise le plus longtemps possible, sans jamais tomber dans la routine, ennemi mortel de toute expression artistique. On se doit d’ajouter que le volume modéré de la salle (un peu plus d’un millier de sièges) a forcément joué son rôle dans la facilité de perception des sons, la proximité, en particulier avec les chanteurs, ayant permis de profiter pleinement de leur travail, ce qui est toujours plus délicat quand les dimensions de la salle doublent et donc que le volume quadruple.

Crédit photographique : Sascha Gœtzel © Harald Hoffmann

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