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Turandot de Busoni : Qu’on leur coupe la tête !

Loin des habitudes, des opéras italiens ou allemands battus et rebattus, voici une production locale pleine d’audaces. Le choix de mettre en parallèle cette œuvre d’un auteur oublié avec des pièces théâtrales de Gozzi jouées l’an dernier à Dijon montre un certain souci pédagogique de la part des programmateurs, et il fallait aussi une certaine audace pour monter un opéra du XXe siècle, et pour exhumer un compositeur dont on ne parle pas beaucoup.

Cette princesse Turandot-là est bien le même personnage que celui que l’on entend dans l’opéra de Puccini : elle veut garder sa liberté de fille, et élimine, grâce à des devinettes insolubles, ses nombreux prétendants attirés par sa beauté. Busoni n’insiste pas sur le côté musicalement exotique, ni dans le domaine harmonique ni par l’instrumentation ; il va plutôt en tirer une fable légère sur le passage à l’engagement social que nécessite habituellement l’amour, et aussi sur la cruauté des femmes. Il tient à conserver cette vivacité de ton qui fait le charme des pièces de théâtre du XVIIIe siècle, et pour cette raison, il n’encombre pas son écriture d’arie ni de monologues interminables : son style serait plutôt celui du Singspiel incisif à la manière de Mozart, avec des pointes de bouffonneries : on pense à L’enlèvement au sérail plus d’une fois.

L’accompagnement orchestral est d’ailleurs rempli de tournures néoclassiques comme autant de clins d’œil d’écriture : on entend même une fugue ! Mais la présence de personnages comiques tels que Truffaldino (Loïc Felix, excellent) et de rôles plus conventionnels comme celui du prince Kalaf (, très convaincant), renforce l’impression que Turandot est sur le qui-vive et se sert de sa cruauté comme ultime défense. En somme, Busoni utilise le merveilleux de la fable et le dépaysement dans l’espace pour traiter des sujets éternels avec un ton badin : il renoue là avec la comedia dell’arte et annonce le style des spectacles de cabaret berlinois de l’entre-deux guerres. Les chanteurs ont bien su s’adapter à ce rythme, et leur jeu est plein de naturel.

Le metteur en scène a très bien su créer cette atmosphère en jouant avec maestria sur plusieurs tableaux : il mêle avec vivacité la danse, le cirque et ses acrobates, les figurants et les chanteurs dans une action menée tambour battant. Les costumes évoquent tour à tour les cabarets, la féerie des contes, la Chine selon les clichés d’usage et les vedettes platinées du cinéma muet. Ce joyeux collage à la manière Dada est franchement une réussite, tout comme l’utilisation de la projection cinématographique en fond de scène. Celle-ci se déroule en avant-propos d’une manière un peu longue, mais ensuite les images en noir et blanc ou colorisées avec des tons rouges proposent une autre lecture de la partition, allant jusqu’à suggérer une fin plus cruelle… mais peut-être plus conforme à la personnalité de l’héroïne.

Ce divertissement coloré et spirituel «mérite le détour».

Crédit photographique : © Gilles Abbegg – Opéra de Dijon

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