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Inversion du domaine de la lutte

Mare Nostrum

Un pamphlet, aussi virulent soit-il, court le risque de se démoder. Un an après une première série de représentations à la Péniche Opéra, cette reprise confirme, s’il en était besoin, que Mare nostrum mérite un meilleur sort que d’être rangé au musée du théâtre musical contestataire des années 1970. En choisissant d’ancrer son propos dans l’histoire (le livret parodie les récits de la conquête du Nouveau monde), et en intervertissant les rôles (c’est ici une tribu amazonienne qui soumet le bassin méditerranéen et ses « sauvages » autochtones), Kagel expose avec brio la logique du conquistador et ses conséquences inévitables, de la conversion religieuse au massacre. Bien rendue par la traduction, la verve baragouinante du narrateur () est telle qu’elle fait passer les épisodes obscènes et blasphématoires, qui ont perdu leur pouvoir de choquer sans avoir vraiment gagné en drôlerie, n’en déplaise à la puissance burlesque de .

La partie musicale va à l’essentiel avec une efficacité qui semble vouloir retrouver, grâce aux bois et aux percussions, le dispositif du théâtre antique. Au cours du voyage, on passe progressivement de plaisantes évocations des stéréotypes nationaux (accordéon français, syrinx et modes grecs) à un habile détournement des turqueries de Mozart. Après ces artifices, le cri de l’erquencho (corne de vache utilisée en Argentine) n’en est que plus déchirant, et le ton s’assombrit définitivement : pour finir, le conquérant, dans un même geste, étreint le vaincu et le poignarde dans le dos. Loin de toute expression incontrôlée, chaque effet et chaque texture sont soigneusement dosés, avec une étonnante ingéniosité instrumentale (entre autres exemples, l’orage en mer, le clair de lune rendu par un chant à travers un film plastique). Dans un dispositif scénique efficace, même si le bassin méditerranéen s’est réduit à une piscine gonflable, toute l’équipe sert l’œuvre avec une précision et une force remarquables.

Crédit photographique : & © Julien Schwartz