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Rencontres musicales de Vézelay, la pureté et la puissance de la voix

Au milieu des vignobles de Bourgogne, Vézelay (Yonne) se transforme à la fin août, pendant quatre jours, en un lieu (presque) sacré de l’art vocal. Le festival se résume par « intimité et monumentalité » comme affirme Pierre Cao, directeur artistique des Rencontres. C’est aussi un délicieux mélange des musiques « bien connues » et « mal-connues ».

Les Rencontres s’ouvrent avec un superbe programme, dont une création mondiale : Les Portes de Babel de . Ecrite pour quatuor vocal et quatuor à cordes, cette œuvre, symbolisée par le chiffre huit (huit musiciens, « huit inscriptions de huit vers chacun, gravées sur les portes de Babel » dit le compositeur), est d’une richesse éblouissante. Des voyelles et des souffles traités comme des « sons » à part entière ; des chuchotements introduisant efficacement le vers « tous parlent à voix basse, dans une langue différente » dans le septième morceau « La porte de la langue nocturne » ; des mélodies polyphoniques dissonantes se résolvant sur des harmonies très classiques ; référence à Beethoven (certains Quatuors à cordes, dont le « Scherzo » de l’opus 127) ; alternance rapide-lent avec un changement de dynamique parfois violent…

Le assure magnifiquement la prestation jusqu’au moindre détail, tandis que les parties vocales dénotent de temps à autre certaines faiblesses (hauteur de notes, maintien du souffle). Todesfuge de Greif, pour quatuor à cordes et baryton, fait également référence à des œuvres du passé, comme Beethoven ou Prokofiev (écriture fuguée, traitement des accords fff etc.). Ainsi, Chant élégiaque de Beethoven, rarement joué, pour quatuor à cordes et quatuor vocal, apparaît comme une évidence pour jouer un rôle de pont entre les deux musiques contemporaines.


Le même soir, sous la nef de la Basilique, la puissance dramatique d’Elias, de Mendelssohn, par les excellents chœurs et orchestre, est flamboyante. Contrairement à ce que pensent de nombreuses personnes, ce deuxième oratorio du compositeur n’est pas écrit en anglais, mais a été créé dans une traduction anglaise du texte allemand. Et c’est cette version allemande « originale » que nous propose Hermuth Rilling. Les quatre solistes se distinguent par leur voix puissante à l’expression fortement théâtrale. Remarquable également le choix du moment où le chœur se lève, en parfaite adéquation avec le texte et la progression musicale. Mention spéciale au violoncelle solo, dans l’air d’Elie à la deuxième partie, pour son interprétation grave qui fusionne à merveille avec la voix et le texte.


Dans l’après-midi du samedi 26, la soprano nous emmène, avec ses complices et Lee Santana, dans un monde de prière nocturne anglaise du XVIIe siècle. Ces chants, appelés génériquement « Evensong », se pratiquaient au foyer familial, d’où leur caractère intime. Une voix pure et cristalline, entièrement dénuée de vibrato, renforce le sentiment de dévotion, d’autant qu’elle est accompagnée de manière dépouillée – mais avec quel brio ! – par une viole de gambe, un luth ou un théorbe.


Le soir, toujours à la Basilique, le concert intitulé « Musiques sacrées d’aujourd’hui » est un ravissement. Les compositeurs présentés sont tous du nord ou de l’est de l’Europe : Suède, Pologne, Estonie, Russie. En dépit de l’image que nous évoque le mot « aujourd’hui », ces pièces sont plutôt classiques, aux tonalités plus ou moins affirmées, empruntées d’une riche tradition chorale. Répétitions minimalistes de mots ou de sons, harmonies postromantiques, rythmes syncopés se référant au jazz, polyphonie à la renaissance, chant populaire… Tous ces héritages musicaux confèrent à ces œuvres une diversité époustouflante. Comme le récital de l’après-midi, la pureté de la voix prévaut, à quoi s’ajoute une incroyable force lyrique, malgré des styles fort différents. Après l’entracte, Sonnengesang de , pour violoncelle, célesta, percussion et chœur. Ecrit sur le Cantique au soleil de Saint François d’Assise et dédié à Mstislav Rostropovitch pour ses 70 ans, le violoncelle joue un rôle central dans l’œuvre, peut-être plus que le chœur et le texte. L’interprétation de Luc Tooten est éloquente et convaincante, surtout dans les changements, aussi bien de timbre que de caractère sonore. La direction de est extrêmement dynamique, et la clarté de sa geste nous permet de comprendre sans ambiguïté ce qu’elle souhaite exprimer.

Outre ces concerts, Romain Didier présente ses chansons, anciennes et nouvelles, et l’ensemble vocal français Voice Messenger réinvente des mélodies, plus ou moins connues, à la sauce jazzy. Un moment de détente et de distraction qui agrémente le festival d’une couleur supplémentaire.

Crédits photographiques : DR