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Butterfly, Siegmund Freud et Puccini à Bordeaux

Pour ouvrir sa saison, l’Opéra national de Bordeaux a choisi de reprendre une production étrennée à Marseille de Madame Butterfly au début de ce siècle et usée in loco en 2003. – qui a été présent pour les répétitions de cette reprise – a légèrement revu sa mise en scène, déjà très réussie en son temps, qui gagne ainsi en concision et sobriété. Néanmoins il ne nous a pas épargné les esprits des ancêtres de Cio-Cio-San lors de la scène finale, des figurants peinturlurés en blanc à mi chemin entre le zombie haïtien et le rescapé du bombardement de Nagasaki. Une intervention qui concluait par du plomb un spectacle dont la tension allait crescendo d’un acte à l’autre. Plutôt conventionnelle – ce qui n’empêche pas l’intelligence, cette mise en scène s’attache au livret et en dévoile toutes les ambiguïtés et sous entendus. Pinkerton est détestable à souhait : il use et abuse de la boisson, pratique le tourisme sexuel (la cérémonie de mariage n’en finit plus alors qu’il n’a qu’une envie : s’envoyer en l’air au plus vite avec une gamine de 15 ans) et l’acte III le révèle pleutre et lâche. n’a pas les moyens d’un Pinkerton. La voix est engorgée, le son se fait dur, les coups de glotte à répétition n’arrangeant rien… Après avoir été un Don José discutable, il est permis de se poser des questions sur ses choix de carrière à venir.

Cio-Cio-San n’est pas non plus le « petit papillon fragile » usuel. , en incarnant au premier acte une Butterfly très « brut de décoffrage », pose le personnage comme d’emblée déséquilibré mentalement. Cio-Cio-San n’a pas le sens des convenances à l’acte I, se livrant corps et âmes à un inconnu. Au fil du livret, on la voit sombrer peu à peu sombrer dans la folie par ses interruptions incessantes du Consul pendant la lecture de la lettre, son insolence devant Yamadori, son empressement à saccager son jardin pour couvrir son parquet de fleurs…

habite peu à peu le personnage. La voix, un peu dure au début, s’affine dès l’acte II avec le célèbre air « Un bel dí vedremo » commencé en messa di voce. Meilleure tragédienne qu’ingénue, chacun des points forts du drame (l’air déjà cité, « E questo ? E questo ? », la révélation finale et bien sur « Tu, tu , tu, piccolo Iddio ») gagne en intensité, à la limite du supportable. Si elle n’a pas totalement les moyens du rôle, Cécile Perrin y fait face crânement et offre une prestation professionnelle et aboutie.

L’ensemble des autres personnages varie entre l’honnête et l’excellent (la Suzuki de , à réécouter dans un rôle plus conséquent). Toutefois la grande gagnante de la soirée fut… la chef d’orchestre. Rare femme menant une carrière internationale, tient d’une poigne de fer l’Orchestre national de Bordeaux-Aquitaine. L’orchestration de Puccini sonne admirablement bien, les voix ne sont qu’exceptionnellement couvertes, dose dynamiques et plans sonores avec tact. Un Puccini raffiné, mené avec goût, qui révèle ainsi sa modernité.

Crédit photographique : Cécile Perrin (Cio-Cio-San) ; (Sharpless), (Pinkerton), Cécile Perrin (Cio-Cio-San) © Guillaume Bonnaud